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Ahmed Akkache : un militant d'exception (10 novembre 1926 - 8 octobre 2010 )احمد عكاش: مناضل استثنائي

Ahmed Akkache : un militant d'exception (10 novembre 1926 - 8 octobre 2010 )احمد عكاش: مناضل استثنائي

Ce blog se veut un hommage reconnaissant pour un révolutionnaire algérien exceptionnel que fut si Ahmed. Bonne lecture.

L'évasion roman d'Ahmed Akkache. SNED 1973

 

L’évasion

 

 

  Détruire l’individu, annihiler sa personnalité dans un univers concentrationnaire, tel est l’objectif des machines répressives. Mais l’homme qui ne perd jamais sa lucidité, ni sa dignité, a de telles ressources en lui qu’il finit par vaincre ce monde hostile et aliénant.

 

  Ainsi, le livre de M.A.Akkache « L’évasion » qui se « lit d’un trait aussi aisément qu’un roman d’aventures » (Kateb Yacine) est-il beaucoup plus qu’un simple récit.

Les grandes espérances

 

  Le moment est venu où, de la quantité des ouvrages parus depuis l’indépendance, se dégage une qualité.

  Ce livre se lit d’un trait, aussi aisément qu’un roman d’aventures.

  Brahim, le personnage derrière lequel se tient le narrateur, s’évade d’une prison de la province française, dans la ville d’Angers.

  Une action soutenue, de fréquents rebondissements tiennent le lecteur en haleine, et l’histoire vécue se confond peu à peu avec l’histoire tout court, emportant dans le même torrent un petit garçon nommé Didouche Mourad, Serkadji, la prison-mère, les grévistes de la faim, le mercenaire Faulques, Max l’insoumis, les amis condamnés à mort qu’on verra marcher à la guillotine…L’auteur reste dans l’ombre, comme si l’écrivain, à son premier roman, n’avait pu se défaire du militant qu’il est aussi, habitué à s’effacer dans l’action collective, même et surtout s’il la dirige.

 « Un seul héros, le peuple » lisait-on sur les murs d’Alger, lors des fêtes de l’indépendance.

  Deux spectres rasaient les murs en ces heures mémorables, après tant de morts et de disparus.

  Le premier spectre, d’autant plus maigre qu’il était de haute taille et sortait de prison, c’était Ahmed Akkache, l’auteur de ce roman, l’ami d’il y a vingt ans, du temps des grandes espérances, l’homme à qui j’envoyai le premier exemplaire du « cadavre encerclé », encore inédit et à qui je pensais en écrivant « Nedjma », compagnon des premiers combats et témoins des premiers balbutiements de l’écrivain en herbe…

  Le second spectre, c’était moi, après dix ans d’exil.

  L’exil et la prison étaient nos deux écoles. Si l’on faisait le tour des récits de déportation et de captivité depuis les « Souvenirs de la maison des morts » de Dostoïvski, jusqu’aux « Carnets de prison » de l’oncle Ho, en passant par les témoignages des militants révolutionnaires de tous les pays, on s’apercevrait que les tribulations de l’exil et l’ombre de la cellule sont finalement aussi propices à la littérature qu’à la révolution ;

Voici un livre enfin qui répond à l’attente du public.

Il indique une voie à suivre pour notre jeune littérature.

Il arrive à son heure, en l’an X de l’Algérie libre.

KATEB YACINE

 

 

I

 

  • Et si on tentait l’évasion ?

Brahim regarda ses amis en souriant, comme s’il s’amusait de leur surprise. Les quatre hommes qui l’entouraient avaient interrompu leur promenade.

  • Tu parles sérieusement ? demanda Mahmoud.

Pour toute réponse Brahim tira de sa poche un tube de dentifrice vide, plié dans le sens de la longueur. Il le fit sauter dans sa main à deux ou trois reprises, pour leur donner à tous le temps de l’observer. Puis il le déplia et souleva doucement la petite languette d’étain qui en fermait le fond. Du premier orifice ainsi découvert il tira un billet de 5 000 francs, en argent français. Dans la seconde partie du tube il fit voir à ses compagnons une tige de scie à métaux, usée mais encore utilisable, d’une longueur de dix centimètres environ.

Un héritage de Mokrane, dit-il en guise d’explication.

Mokrane, ils le connaissent tous. Spécialiste de l’évasion, il avait à son actif trois ou quatre tentatives manquées, qui lui avaient valu plusieurs mois de cellule disciplinaire.

  • Une chance que je me sois trouvé au sous-sol en même temps que lui, reprit Brahim. Quand ils sont venus le chercher pour le transférer à Clairvaux, il m’a refilé son trésor à la barbe des gardiens.

 

  • Attention ! s’écria Salah, on nous regard.

Du haut de son mirador un gardien observait en effet le petit groupe d’un œil soupçonneux. Le tube de dentifrice et son précieux contenu disparurent prestement au fond d’une poche.

  • Gare à la fouille ! dit Ferhat.
  • T’en fais pas, je vais le planquer avant de rentrer dans la cellule. Mokrane m’a appris des trucs épatants pour ça.
  • En tout cas, reprit Mahmoud, ça ne suffit pas, ce petit bout de scie et ce billet, pour tenter une évasion sérieuse.

Le jeune Saharien, étudiant en droit passé au Front au moment de la grève des cours, était d’un naturel sceptique. Ce qui avait le don d’indisposer Ali, l’ancien terroriste, homme impulsif et remuant qui faisait la jie de ses compagnons en leur répétant chaque jour, avec une pointe de défi, qu’il avait laissé son «  petit carré » au cimetière de Tizi-Ouzou.

Une fois de plus Ali s’était mis à grogner ;

  • Toi, pour ton évasion sérieuse, il te faudrait un hélicoptère au milieu de la prison. Va te faire foutre ! Je marche avec Brahim.
  • Ca y est, plaisanta Mahmoud d’une voix traînante, Ali est déjà dehors, le carré de Tizi-Ouzou va bientôt s’agrandir.

Comme il fallait s’y attendre, Ali lui sauta dessus furieusement. Mais Ferhat, l’homme sage du groupe, était là. Fils d’un marchand de légumes de Belcourt, il était devenu, grâce à son calme bon enfant, président de la « loudjna », le comité de direction de la prison. Sa grosse figure joviale respirait l’honnêteté. Il avait une façon bine à lui de friser son énorme moustache noire en disant :

  • Allons les frères, allons, c n’est pas le moment de se disputer !

Le petit groupe se remit en marche

  • Et toi Salah ? Tu n’as encore rien dit.

L’interpelé leva les yeux. Auteur de plusieurs attentats à Sétif, sa ville natale, et condamné à mort, il était resté néanmoins effacé et timide : l’air d’un adolescent à peine sorti de l’enfance, malgré la fine moustache duveteuse qu’il tiraillait à chaque instant comme s’il voulait la faire pousser plus vite.

  • Moi, dit-il, je n’ai pas envie de moisir ici jusqu’à l’indépendance.

Brahim reprit :

  • Alors, nous sommes tous d’accord ?
  • Evidemment ! répondit Mahmoud. Est-ce qu’on demande aux aveugles s’ils veulent de la lumière ? Expose-nous plutôt tes projets !
  • Des projets, à dire vrai, je n’en ai pas encore. Il faudrait qu’on les fasse ensemble. Je pensais simplement qu’on ne pouvait pas rester ici, à attendre qu’on nous relâche, alors qu’il existe des possibilités de s’échapper.
  • Tu ne vas pas nous faire croire, dit Mahmoud avec un sourire incrédule, que tu n’as pas déjà ton plan ?...
  • Oh, c’est encore bien vague.
  • Dis toujours ! intervint Ali, sans doute le plus impatient de tous.

L’ancien terroriste n’était pas le seul à se sentir maintenant sur des charbons ardents. L’idée de l’évasion avait brusquement déchiré, pour tout le petit groupe d’amis, l grisaille de la vie quotidienne. Au frémissement qui les agitait tous, il était facile de voir que les longues années de prison n’avaient guère entamé leur énergie. Il avait suffi d’un mot, d’une évocation encore imprécise pour réveiller le feu mal éteint de leur enthousiasme et les faire vibrer à nouveau aux perspectives de l’action.

  • Oui, oui, dis-nous ton plan ! approuva Salah.

Mais l’heure de promenade tirait à sa fin. Les gardiens allaient bientôt venir leur faire réintégrer les cellules.

  • Ce soir, nous allons réfléchir encore, dit Brahim. De mon côté, si vous voulez, je vais essayer de mettre tout ça au point. Rendez-vous demain matin dans ma cellule, tout de suite après l’ouverture des portes.

Les cinq hommes marchèrent encore quelques minutes. Ils se trouvaient dans une petite cour au sol dur recouvert de gravier, entourée de murs hauts de trois ou quatre mètres, comme les cours de promenade de tous les établissements pénitentiaires. On n’y avait accès que par l’unique ouverture du grillage d’entrée.

Depuis deux mois déjà ils étaient à Angers, sans arriver encore à s’habituer à cette prison triste et noire. Tous pourtant en étaient à leur cinquième année de détention. Arrêtés en 1956, ils avaient connus Serkadji, l’usine à condamnés, Lambèse, le bagne blanc, Berrouaghia et Maison-Carré. Puis ils avaient été transférés aux Baumettes, à Marseille. De là on les avait envoyés avec es « fortes têtes », une cinquantaine de compatriotes, dans cette vieille  maison d’arrêt perdue a fond de la province française.

Le seul charme de ce triste établissement, assoupi derrière es murs d’ardoise et comme coupé du monde, était son ciel, un ciel infiniment doux infiniment bleu. On devinait sous ses tons nuancés des prairies magnifiques, des terres grasses, des paysages harmonieux : la « douceur angevine ».

Comme on était loin ici des images et des bruits atroces de la guerre ! Là-bas, en Algérie, sur une terre sèche et rude, sous un ciel éclatant et des couleurs violentes, tout avait le goût et la couleur du sang.

 

II

 

Dès l’ouverture des portes pour la promenade quotidienne, le lendemain matin, ils se trouvaient tous réunis chez Brahim. La petite table branlante, rivée au mur par une vieille chaîne rouillée, fut tirée au milieu de la cellule et chacun s’installa comme il put : Brahim sur l’unique tabouret, Mahmoud et Ferhat sur le bat-flanc, Ali et Salah sur deux caisses de pommes vides prises à la cuisine, devant un jeu de cartes fabriqués en prison.

  • J’ai beaucoup réfléchi cette nuit, commença Brahim. Je crois que nous tenons une bonne occasion, et que nous sérions impardonnables de la laisser échapper. Autant les possibilités de l’évasion étaient minces chez nous, au pays, autant la chose me semble réalisable ici. La maison est vieille, la surveillance assez faible. Les gardiens s’occupent davantage des petits filous de province, auxquels ils sont habitués, que de nous. Il faut aller vite, avant de nous retrouver à l’île de Ré ou à Clairvaux. Il y a constamment des transferts.

 

  • A mon avis, dit Mahmoud, la première chose à faire est d’établir la liaison avec l’extérieur et d’obtenir de l’aide. La petite scie de Mokrane n’est qu’un hors-d’œuvre.
  • Il ne doit pas y avoir beaucoup d’Algériens dans la région, fit remarquer Ferhat. Et du reste, même s’il y en avait, ils sont certainement trop surveillés pour pouvoir nous venir en aide.
  • Et les Français ?
  • Comment les Français ?
  • Eh bien oui, quoi, les amis du Front ! Il y en a quand même pas mal, qu’on pourrait essayer de contacter.
  • Tu en connais ? demanda Ferhat.
  • Non, malheureusement ! répondit Mahmoud.
  • Moi si, dit Brahim. J’en connais quelques-uns à Paris. De vieux amis d’avant-guerre dont je suis à peu près sûr.
  • Et tu crois qu’ils accepteront de nous aider ?
  • Je n’en sais rien. Mais il faut essayer. A mon avis on ne peut pas envisager une évasion collective, surtout dans un patelin comme celui-là, si l’on n’a pas l’appui de militants français !
  • Et tu peux les toucher rapidement ?
  • Je vais essayer !
  • Bon. Ce sera notre première décision. Passons à la suite : les moyens pratiques de sortir.
  • Les moyens ? J’en vois trois, reprit Brahim. Le premier, le plus direct et le plus simple, c’est évidemment la porte, en nous débarrassant des gardiens pour libérer le passage. Cela suppose une organisation méthodique et surtout des armes. Dès maintenant il faudrait que l’un de nous se mette à étudier les aspects pratiques de la question : la voie à suivre, les obstacles, les heures les plus favorables…
  • Salah pourrait s’en charger. Comme préposé à la cantine, c’est lui qui circule le plus facilement dans la prison.
  • Je peux même sortir de la détention et aller jusqu’au greffe porter les commandes de cantine. Les gardiens sont habitués à me voir et ils m’ouvrent facilement toutes les portes.
  • Sauf la bonne, évidemment, celle de la rue…plaisanta quelqu’un.

Tout le monde rit. Salah bougonna, pour la forme.

  • Le second moyen, poursuivit Brahim, c’est la cave. Il y a une porte sous l’escalier de la deuxième division. De temps en temps un gardien y descend. Ils doivent sans doute mettre là-bas des outils de jardinage ou du vieux matériel. On pourrait crocheter la serrure avec des moyens de fortunes, descendre faire un tour dans les souterrains, histoire de voir où ils mènent, et chercher s’il n’y a pas de bouche d’aération qui s’ouvrirait à l’extérieur.
  • Et vous croyez que j’ai attendu jusqu’à maintenant pour y penser ? coupa Ali, comme s’il s’en faisait une affaire personnelle. Il y a longtemps que je suis sur la piste !

Et il ajouta après un silence : « Vous connaissez Bachir, ce vieux loup. Il a repéré la porte, lui aussi. On en a parlé tous les deux. Nous avons réussi à nous procurer une petite plaque de tôle, que nous sommes en train de limer sur les angles de murs, pour en faire un crochet. Je crois qu’on va y arriver. C’est une vieille serrure très ordinaire ».

  • Bravo, ça va faciliter les choses. Mais il faudra mettre Bachir dans le coup.
  • Il aura bien gagné sa place. Evidemment, à si, c’est peut-être un peu lourd pour tenter l’opération. Mais on pourra toujours discuter des partants définitifs quand les choses seront plus avancées et qu’on y verra plus clair. On n’a pas besoin de nous tous nécessairement dehors.
  • L’essentiel, dit Brahim, c’est le secret.

Les autres hochèrent la tête.

  • Bon. Reste maintenant la troisième solution.
  • La fenêtre ? demanda Ferhat.
  • Oui, la fenêtre, approuva Brahim pendant que tous les yeux se levaient vers la lucarne aux énormes barreaux rouillés. Comme vous le voyez, l’ouverture est assez large pour livrer passage à un homme, même d’assez forte corpulence.
  • Hum…Si tu penses à Ferhat en disant ça, s’exclama Mahmoud, je crois qu’il faudra quand même qu’il s’appuie une bonne dizaine de jours de grève de la faim avant l’évasion, sans quoi son ventre risque de le coincer à la sortie !
  • Dans ce cas, ajouta Ali, on le fera passer en dernier, pour qu’il bouche le passage aux gardiens.

Bon enfant, Ferhat riait avec ses camarades.

  • Eh bien, puisque je vous cause tant de soucis pour la sortie par la fenêtre, je vus propose de me laisser le soin de l’étudier et de vous présenter un plan. Comme ça, chacun de nous aura quelque chose à faire.
  • Et moi alors, qu’est-ce que je ferai ? demanda Mahmoud.
  • Toi ? Tu danseras la danse du ventre au milieu de la prison, lui lança Ali, émoustillé par les perspectives d’évasion et heureux de prendre enfin sa revanche. Histoire d’entretenir le moral des frères. D’ailleurs c’est ton boulot, puisque la loudjna t’a mis comme responsable pour l’éducation et la culture.

Et Ali riait plus fort que tous les autres.

Quand la gaieté se fut calmée, Brahim résuma brièvement la situation :

  • Nous entamons donc la préparation dans trois directions simultanées : Salah pour la porte, Ali pour la cave et Ferhat pour la fenêtre. De mon côté je vais essayer de prendre contact avec l’extérieur et obtenir des points d’appui. Nous n’en sommes qu’à l’étude des possibilités et le travail proprement dit viendra après. Dès que l’un de nous aura des éléments nouveaux, nous nous réunirons pour en discuter. D’ici là, je le répète, le secret le plus absolu est de règle. Pas un mot ni même une allusion devant quiconque, même si c’est le meilleur copain.

 

III

 

 

Paresseusement étendu sur sa paillasse, un stylo et un cahier à la main, Brahim tournait et retournait inlassablement les phrases qui devaient constituer la lette d’appel. Son plan était relativement simple. Ayant lié connaissance avec un gardien, un vieux cheminot qui avait perdu un doigt à la guerre et atterri ensuite on ne sait comment dans ce métier pour lequel il n’était pas fait, il savait qu’on pouvait lui demander à l’occasion de menus services.

Par exemple de poster une lettre à l’extérieur. Cette lettre, n’étant pas lue par la Censure, pouvait être écrite assez librement.

Mais voilà, dans quelle mesure pouvait-il vraiment écrire librement ? Allait-il faire confiance à un gardien de prison, Français de surcroît et qu’il ne connaissait somme toute que d’une façon superficielle ?

Il hésitait. Non…Il ne lui semblait pas possible d’évoquer ainsi noir sur blanc le projet d’évasion. Il n’avait pas le droit de se compromettre et de compromettre avec lui non seulement ses compagnons mais aussi les correspondants auxquels il s’adressait…

Evidemment, s’il acceptait de prendre ce risque, la liaison serait vite établie. Mais d’un autre côté…

  • Ce serait trop dangereux ! dit-il, se parlant à lui-même.

Après tout, qui pourrait empêchait cet homme, une fois en possession de lettre, de la porter à ses chefs ? Dans ce cas les choses ne traîneraient pas. Une heure après ce serait l’arrivée des CRS, les perquisitions, les brutalités, le cachot. Et par-dessus tout la fin d’un rêve.

Décidément il fallait trouver autre chose…pourquoi par exemple ne pas écrire d’abord à quelqu’un de sûr, pour demander à le voir et lui confier ensuite son message ?

Il pensa brusquement à une de ses amies, une militante qu’il avait connue lors d’un festival de la jeunesse à Berlin, et qu’il avait revue plusieurs fois par la suite, alors qu’il terminait ses études à Paris, juste avant la Révolution. Simone Voiron. Une femme modeste. Lucide. Avec une lueur pudique dans les yeux. Un jour qu’il avait distribué avec elle des tracts contre la guerre du Viêt-Nam, dans son quartier, rue Saint-André-des-Art, elle lui avait montré sa maison :

  • Si jamais tu as besoin de moi un jour, Brahim, quand tu seras parti, n’oubli pas où j’habite…

Il ne l’avait pas oublié. Après une brève hésitation il écrivit son adresse sur l’enveloppe qu’il tenait encore à la main, redoutant seulement que depuis 1954 elle n’ait changé de domicile.

Une semaine plus tard, ayant réussi le tour de force d’obtenir en quelque jours un permis de visite, Simone était là. Toujours jeune. Toujours simple et naturelle. Aussi jolie que lors de leur dernière promenade sur les bords de la Seine, six ans plus tôt.

Brahim fut heureux de la revoir, derrière la double grille du parloir. Ainsi, au premier appel, elle était venue, sans hésitation, sans réticence aucune, ne pensant sans doute même pas à toutes les tracasseries policières que pouvait lui valoir cette visite. Elle était venue simplement par amitié, car il n’y avait jamais rien eu d’autre entre eux qu’une amitié profonde et désintéressée de militants révolutionnaires, issus de pays différents, mais animés du même amour des hommes et de la même soif de justice.

Et cette constance dans la fidélité, ce dévouement absolument désintéressé qu’on ne peut trouver réellement que dans le cœur d’une femme, bouleversaient Brahim.

Ils se regardèrent longtemps en souriant, sans rien dire, heureux de se retrouver, oubliant pour un moment les difficultés de leur situation et le grand drame qui les éloignait et les rapprochait en même temps l’un de l’autre.

Ce fut Brahim qui rompit le premier le silence. Il savait que leur temps était mesuré et que les dix minutes de la visite passeraient vit.

  • Tu n’as pas changé, Simone !
  • Toi non plus. Tu n’as pas beaucoup changé. Un peu maigri quand même.

Le gardien passait et repassait entre les deux rangées de barreaux qui les séparaient comme des frontières.

Il ne perdait pas un mot de leur conversation, et il n’était pas question pour Brahim d’aborder ouvertement le sujet qui lui tenait à cœur, encore moins de remettre directement un message à son amie. Mais il avait déjà pensé à cette difficulté et il voulait simplement faire comprendre à Simone qu’elle devait le retrouver à un autre rendez-vous.

  • C’est gentil à toi d’être venue.
  • Tu penses, pour de vieux amis comme nous…
  • Tu étais sans doute de passage dans la région ?

Il fallait détourner l’attention du gardien, lui faire croire qu’il s’agissait d’une visite inoffensive, à laquelle il est inutile de prêter une attention particulière.

  • Oui, tu sais, je fais maintenant de la représentation commerciale, et comme j’avais appris que tu étais là, j’ai demandé un permis de visite. Ils ont été gentils, on ne m’a pas fait trop d difficultés.

Simone jouait le jeu. Il ne lu avait pas fallu longtemps pour comprendre. Concentrant toute  son attention, s’efforçant de ne pas perdre un mot et de deviner les intentions profondes de son partenaire, elle restait néanmoins détendue et souriante.

  • C’est beau Anger ! reprit-il.
  • Oh oui, c’est une ville magnifique.
  • Je sors de temps en temps en ville, tu sais ?
  • Pas possible ! s’écria-t-elle, feignant l’étonnement. Tu es si libre que ça ?
  • Libre, c’est une façon de parler. J’ai deux anges gardiens avec moi, mais enfin, même avec les menottes et dans un panier à salade on peut toujours admirer les beautés de la région.
  • Et peut-on te demander où tu vas te balader comme ça ?
  • Pas trop loin, jusqu’à l’hôpital.
  • A l’hôpital ? Tu n’es pas malade, j’espère ?
  • Rassure-toi ! j’ai seulement des dents à faire soigner. Alors tous les jeudis…

Il la regardait maintenant fixement, pour lui faire comprendre que c’était le moment ou jamais de suivre ses paroles et de saisir sa pensée…

  • Tous les jeudis je vais à la consultation de stomatologie. Le matin. C’est le plus beau moment de la journée.
  • Ça doit te faire du bien de sortir ?
  • Oh oui, tu ne peux pas te rendre compte. On a l’impression de revenir à la vie livre. On marche dans l’hôpital, au milieu des gens, et on va même s’asseoir dans la salle d’attente avec les consultants. Il y en a toujours quelques-uns qui attendent de se faire soigner. Ca fait une drôle d’impression, tu sais de voir des civils. Ca nous change des uniformes noirs des gardiens.
  • En tout cas c’est certainement plus gai.

Profitant de ce que le surveillant, poursuivant son mouvement de va-et-vient, avait le dos tourné, il lui fit un léger signe de la main, s’efforçant d’exprimer ainsi l’idée que c’était elle qu’il attendait.

  • Oui, l’autre jour il y avait là une jolie petite Angevine. Elle te ressemblait tellement que j’ai cru que c’était toi.
  • Tu me flattes. Décidément tu n’as pas changé. Toujours aussi galant avec les femmes.

Sous le ton léger, il sentait une assurance plus profonde. De toute évidence Simone comprenait ce qu’il attendait d’elle : jeudi matin il fallait qu’elle se rende à la consultation de stomatologie. Sans doute pour qu’il lui remette quelque chose.

Il lui confirma de la tête, dès que le gardien eut à nouveau le dos tourné.

  • Et toi, qu’est ce que tu fais de neuf ? Toujours à Paris ?
  • Oui, de temps à autre. Le plus souvent, je voyage en province pour placer des articles de mode.
  • C’est l’heure ! interrompit le gardien.
  • Oh déjà ! protesta-t-elle, faussement étonnée. Puis se tournant vers son ami : «  Dis-moi, peut-on vous envoyer des colis, des cigarettes ? »
  • Non, ce n’est pas le peine, nous pouvons acheter à la cantine tout ce qu’il nous faut.
  • Et des vêtements, tu en as ?
  • Mais oui, bien sûr. Il faudrait surtout que tu m’écrives de temps à autre pour me donner quelques nouvelles de l’extérieur. C’est de cela que nous avons le plus besoin ici.

Ils se quittèrent comme s’ils ne devaient plus se revoir de longtemps, échangeant des saluts affectueux et se promettant de se revoir sans faute «  quand tout cela sera fini ».

IV

 

 Cette semaine-là Brahim attendit le jeudi avec impatience. Il avait préparé une lettre très brève, exposant simplement le projet d’évasion et demandant à son correspondant de lui trouver, s’il était d’accord pour l’aider matériellement, des armes à feu, des scies à métaux, une voiture et un hébergement provisoire pour cinq personnes dans la région d’Angers. Il estimait en effet qu’un refuge était nécessaire, compte tenu du peu de temps dont ils disposeraient au moment de l’évasion.

Il avait glissé la lettre dans une enveloppe blanche sans y noter d’adresse. Les années de clandestinité, avant son arrestation, l’avaient habitué à la prudence. Un nom, un mot, parfois un simple numéro hâtivement griffonné sur une feuille, peuvent ans certaines circonstances aboutir à la liquidation de tout un réseau.

Le jeudi matin, réveillé de bonne heure, il avait glissé l’enveloppe dans sa ceinture, en boutonnant par-dessus la veste grise de sa tenue pénitentiaire. La veille, pour inciter le médecin à l’envoyer à l’hôpital, il s’était découvert une nouvelle dent gâtée : «  Elle me fait mal, docteur ! Oh oui, docteur, très mal. Il faut absolument que j’aile la faire plomber ! »

Bon enfant, et ayant au demeurant un certain faible pour ce grand garçon à l’allure si aimable, le médecin avait accepté :

  • Après tout, ce n’est pas des gens comme vous qui songeraient à s’évader, n’est-ce pas ?
  • Oh non, docteur, vous pensez, on n’a pas la tête à ça quand on a si mal aux dents !

Ils étaient trois ce matin-là à se rendre à l’hôpital. Quatre agents de la police d’Etat les convoyaient. L e premier s’assit au volant du petit panier à salade, le brigadier à ses côtés. Les deux autres s’installèrent avec les détenus à l’arrière du véhicule. C’étaient de gros lourdauds de policiers de province, hauts en couleur, à la peau grasse et luisante, qui n’avaient que de lointains rapports avec leurs collègues d’Algérie, ces policiers pieds-noirs au profil dur, aux yeux chargés de haine.

Brahim n’éprouvait aucun scrupule à leur parler. Il avait besoin de les mettre en confiance, d’endormir dans la mesure du possible cette vigilance bêtasse qui est au fond la plus soupçonneuse de toutes.

  • C’est bien le Maine, messieurs, cette rivière que l’on aperçoit à gauche ?

Il avait posé la question avec l’assurance nonchalante d’un touriste blasé. Les agents le regardèrent avec des yeux ronds. Ni l’un  ni l’autre ne sentait toute l’affectation de ses paroles. Eh mais…C’est qu’il avait l’air très calé, ce type ! On ne dirait pas, pour un fellaga. Et comme il parle bien le français ! Fallait-il lui répondre ? Evidemment, on leur disait toujours que ce n’était pas bien de discuter avec les prisonniers. Mais on dit tellement de choses dans les règlements. S’il fallait tout appliquer à la lettre, la vie dans ce fichu métier deviendrait impossible.

  • Oui, oui, c’est bien le Maine ! déclara enfin l’un d’eux, très fier d’étaler ses connaissances et d’épater un peu cet homme qui leur disait « messieurs » avec tant de politesse.
  • Et il se jette un peu plus bas dans la Loire ! précisa l’autre pour ne pas être de reste.

Brahim se montra prodigieusement intéressé par toutes les explications géographiques qu’on lui prodigua alors. Et comme rien n’est plus complaisant que des hommes qui se savent écoutés et se croient admirés, dix minutes plus tard, quand ils descendirent à l’hôpital, les deux policiers manifestaient à son égard la même sollicitude bienveillante dont témoignent les maîtres d’école à l’égard de leurs jeunes élèves.

Le brigadier resta dans la voiture, blaguant avec le chauffeur. Les autres entrèrent dans la salle d’attente de la consultation.

Simone était là, lisant ou feignant de lire un grand journal largement déployé. Elle était assise dans le coin gauche, tout près d’une petite table basse recouverte de revues et de périodiques aux pages usées.

En la voyant, Brahim sentit son cœur se gonfler de reconnaissance et d’affection. Il était ému devant tant de fidèle dévouement. Il fit effort pour cacher son trouble et s’assit à quelques pas d’elle, promenant sur la salle un regard qu’il voulait indifférent. Personne encore  cette heure matinale, en dehors d’une vieille dame effarée à la vue de ces hommes en menottes et qui se tassait peureusement dans son fauteuil, en serrant la main d’un garçon boutonneux.

Le dentiste n’était pas encore arrivé. Il ne commençait habituellement son travail qu’à neuf heures, et il fallait attendre vingt minutes au moins avant d’être appelé dans son cabinet.

Brahim se leva d’un air naturel et se dirigea vers le guéridon aux journaux, se pencha, prit une revue et retourna à sa place. Simone n’avait pas bougé, bien qu’il se soit approché à la frôler.

Distraitement, Brahim feuilleta la publication qu’il venait de prendre. Puis il la ferma négligemment et se leva de nouveau pour la remettre à sa place.

Ses yeux parcoururent encore la salle. Toujours rien. Alors, se tournant vers le guéridon, il glissa rapidement sa main sous le pan de sa veste et tira de dessous la ceinture la lettre qu’il y avait cachée. Il faisait face à Simone et seule celle-ci pouvait le voir glisser l’enveloppe entre les pages de la revue.

En se penchant sur le guéridon il murmura : «  Pour Mouloud à Vitry ». Puis, prenant un nouveau journal, il se tourna vers la salle, fit un pas, ouvrit les pages, feignit d’être embarrassé par ses menottes et resta là deux ou trois minutes à tourner maladroitement des feuilles qui refusaient de se laisser plier. Enfin, quand il estima que Simone, qu’il cachait ainsi de son corps et de son journal déployé, avait eu le temps de faire disparaitre l’enveloppe, il regagna sa place et se plongea dans la lecture.

Cinq minutes plus tard la jeune femme quittait discrètement la salle. Personne n’avait fait attention à elle.

V

 

La semaine suivante Brahim, qui attendait avec impatience le passage du vaguemestre, reçut enfin une lettre de Paris. L’écriture et le style volontairement maladroit avaient de quoi tromper la vigilance des services de censure les plus pointilleux. Nul autre que lui, du reste, n’aurait pu comprendre les allusions cachées sous les banales salutations familiales :

  « Mon cher cousin,

« J’ai reçu ta charmante lettre qu’elle m’a fait très grand plaisir. Tu me demandes pour tes cousines.

« La première Anissa, elle est malade, elle peut pas t’écrire. Les autres elles peuvent, elles t’écrivent comme tu lui écris.

« Saliha elle t’écrit cette semaine. La vieille et Rania,

« Elles t’embrassent et elles attendent que tu reviens.

« Moi, je vais bien, grâce à Dieu, ainsi que toute la famille ; Nous avons la Patience.

« Toute la famille t’embrasse fort.

Ton cousin

Mouloud ».

Brahim sourit. La réponse était claire. Des quatre demandes qu’il avait formulées – des armes, des scies à métaux, un refuge et une voiture- seule la première était jugée irréalisable.

Anissa était malade. Anissa, c’était évidemment une cousine inexistante dont le nom, commençant par A, devait lui permettre de reconstituer le mot arme. Par contre Saliha allait écrire. Cela vouait dire que les scies viendraient cette semaine en suivant la vie qu’il avait empruntait lui-même. Donc, jeudi, à la consultation de l’hôpital, il devrait se préparer à les ramener. Quant à la voiture (la vieille) et au refuge (Rania) ils seraient à sa disposition au jour qu’il indiquerait.

Bonnes nouvelles. Il fallait avertir ses amis, t voir par la même occasion où ils en étaient eux-mêmes. Dès que les portes des cellules furent ouvertes, il appela Ali, qui passait dans le couloir.

  • Amène les autres, on va boire un bon café ensemble !

En quelques minutes, sur le petit réchaud à cubes d’alcool solidifié, le café fut prêt. Ali était revenu. Salah, Ferhat et Mahmoud entrèrent à leur tour, à de brefs intervalles. On s’installa.

  • Alors ? interrogea Brahim. Où en sommes-nous ?

Ali parla le premier. Il était pressé de mettre ses camarades au courant :

  • Eh bien, nous avons réussi à ouvrir la porte de la cave, et nous sommes descendus voir à tour de rôle, Bachir et moi.

Mahmoud poussa un petit sifflement d’admiration :

  • Oh ! Oh ! Et tu nous as rien dit jusqu’à présent ?
  • C’est bien ce qu’on a décidé, non ? Brahim m’a répété encore hier qu’il ne fallait rien dire, même aux meilleurs copains, et que d’ailleurs il valait mieux qu’on ne nous voie pas trop souvent ensemble.
  • D’accord, mais maintenant, raconte !
  • Il faisait un noir d’encre là-bas dessous.
  • On s’en serait douté !
  • Heureusement il y avait un interrupteur au bas de l’escalier, et j’ai allumé.
  • Tu as fini de m’interrompre avec tes idioties ?
  • Et après ?
  • Allons, les frères !...Ferhat tortilla sa moustache. Le silence revint. Chacun était pressé de connaître la suite.
  • En bas, c’est de vieux cachots désaffectés. C’est plein de poussière. Il y a des rats gros comme des lapins qui courent dans les débris. J’ai suivi le couloir en essayant de me repérer. A un moment il tourne complètement à gauche. J’ai cru qu’il allait se poursuivre jusqu’à l’extérieur de la prison. Mais non, tu parles. Il s’arrête tout d’un coup devant une petite geôle qui devait être dans le temps une espèce de salle de garde.
  • Mince ! soupira Salah désappointé, alors il n’y a rien à faire de ce côté ?
  • Attends, tu ne m’as pas laissé finir. Dans la petite salle en question, il y a une ouverture d’aération, juste au milieu du plafond. Elle est assez grande pour livrer passage à un homme. Bien sûr, il y a un grillage de fer forgé scellé au plafond, avec trois barreaux en large et deux en long. Mais ils sont très minces. Avec une bonne scie à métaux, on doit pouvoir les faire sauter en quelques jours.
  • A quelle hauteur se trouve le plafond ? demanda Brahim.
  • Trois mètres environ.
  • C’est trop haut pour travailler à l’aise. On ne peut pas scier pendant des heures dans une position qui sera forcément très incommode, debout sur les épaules d’un copain.
  • On peut essayer de trouver des caisses dans les autres parties de la cave, ou desceller des moellons pour en faire un tas. Les murs sont très vieux.
  • Mais sais-tu où débouche le soupirail ?
  • Non, c’était trop haut pour monter, j’ai pu voir seulement une branche d’arbre. Je crois que ça doit être dans un coin du jardin.
  • Hum …Il faudra voir, pour ne pas risquer de sortir juste sous la fenêtre du gardien-chef !
  • J’irai demain, avec Bachir. Il faudra que l’un de vous monte la garde près de la porte.
  • Salah pourra s’en occuper.
  • Bon. Et maintenant ouvrez encore vos oreilles, poursuivit Ali, je n’ai pas fini, il y a mieux…En revenant sur mes pas, je suis passé par un petit rond-point où débouche un autre couloir, que je n’avais pas vu la première fois, dans l’ombre. Evidemment, je l’ai suivi. Lui aussi aboutit à une espèce de vieux cachot pourri. De vraies oubliettes, je vous dis ! Là aussi, il y avait un soupirail. Mais plus intéressant que le premier, parce qu’il s’ouvre dans le haut du mur, juste au dessous du plafond. Le mur descend obliquement jusqu’au sol, avec une pente de quarante-cinq degrés environ. Et le plus intéressant, c’est qu’on voit bien où il débouche…
  •  Où ça ? demandèrent-ils tous ensemble.
  • Sur le chemin de ronde. C’est facile à reconnaître. Par l’ouverture, on voit en face du soupirail le grand mur d‘enceinte de la prison. Et en se baissant un peu, on peut même voir les tessons de verre qu’il y a dessus.
  • Formidable ! s’exclama Ferhat. Alors, si l’on arrive à sortir par ce soupirail, il n’y aura plus qu’à escalader le grand mur pour être dehors ?
  • Normalement, oui !

Brahim réfléchissait.

  • Le travail serait plus facile. Le scieur et celui qui le porterait pourraient s’appuyer sur le mur, et même s’y étendre complètement, en se couchant sur le ventre, puisqu’il est en pente. Mais du point de vue de la sécurité, c’est plus dangereux.
  • Comment ça ?
  • Bien sûr ! le chemin de ronde est par définition l’endroit où circulent les gardiens. Or, travaillant de l’intérieur, nous ne pourrons pas les voir arriver, et ils nous tomberont dessus sans qu’on s’en rende compte. D’autre part, il y a cinq gros barreaux à scier. Ca demande beaucoup de temps et ça augmente le danger, car même s’ils ne nous tombent pas dessus directement, ils doivent certainement vérifier de temps en temps les soupiraux. Et ils risquent de découvrir le nôtre au beau milieu du travail…A tout prendre, scier pour scier, je crois qu’il vaudrait encore mieux, si nous arrivions à faire entrer des scies, liquider les deux barreaux d’une cellule. Ca irait plus vite.
  • Oui mais…objecta Mahmoud, il y aurait peut-être une utilisation plus rationnelle de la découverte d’Ali.
  • Explique-toi.
  • D’après ce que tu nous as dit, poursuivit-il en se tournant vers l’intéressé, on voit le grand mur d’enceinte en regardant par le soupirail ?
  • Oui, il est tout près ?
  • A quelle distance, d’après toi ?
  • Dans les trois ou quatre mètres.
  • Bon, eh bien, ces trois ou quatre mètres, au lieu de les franchir sur le chemin de ronde, pourquoi ne pas les passer en dessous ? Du mur de la salle dont tu nous parles, à l’extérieur de la prison, il doit y avoir au maximum cinq mètres ?
  • A peu près, si l’on tient compte de l’épaisseur du mur.
  • Eh bien, il doit être relativement facile d’y creuser un tunnel puisque, d’après ce que tu nous as dit, le souterrain est vieux et tombe en ruines. Là, le travail ferait avec toute la sécurité voulue ; et la sortie aussi. Personne n’aura l’idée de nous déranger.

Et comme les autres approuvaient, Ali proposa :

  • Je vais examiner l’état du mur et l’endroit où le tunnel peut-être entamé avec le plus de facilité. Pour creuser, on pourra se débrouiller facilement avec des morceaux de fer qu’on détacherait d’une armature métallique. Un vieux lit que j’ai trouvé dans un cachot. Quant aux heures de boulot, en dehors du matin à huit heures, quand les gardiens ouvrent la porte aux hommes de l’escalier, personne ne descend jamais là-bas dessous.
  • Combien de temps te faudrait-il pour préparer le travail ?
  • Deux jours au maximum.
  • Bon. Nous sommes samedi. Tu nous mettras au courant mardi prochain. D’ici là, essaie d’entamer le trou au moins sur quelques centimètres, histoire d’avoir une idée de la difficulté du travail.

 

 

 

VI

 

 

Brahim se tourna vers Salah :

  • Et toi ? Tu as pu faire avancer les choses ?
  • Beaucoup moins, malheureusement.

Le jeune Sétifien semblait désappointé.

  • Explique-nous, lui demanda Brahim.
  • Eh bien voilà, pour sortir de la détention, ça peut aller. Il y a une porte blindée, avec un guichet. Le gardien de service regarde par ce guichet, et il ouvre. Derrière, il y a le greffe : un grand couloir avec des bureaux de chaque côté. Au fond du couloir un grillage avec des barreaux épais comme des grilles de forteresse.

« Faire ouvrir ce grillage, c’est tout un problème. Le gardien ne veut rien savoir. »

  • Même pour toi ?
  • Non, même pas pour moi. C’est qu’après ce grillage, il n’y a plus que la cour extérieure et la porte de sortie, qui n’est pas spécialement gardée. C’est le même surveillant qui s’occupe des deux. Pour arriver jusque-là je leur ai dit que le vent avait fait tomber dans la cour une chemise, que j’avais jetée moi-même cinq minutes plus tôt. Eh bien, il a fallu qu’ils aillent demander l’autorisation au gardien-chef. En réalité, le seul moyen de sortir, c’est forcer le passage, avec des armes.
  • Combien sont-ils d’employés au greffe ?
  • Cinq ou six, plus le gardien-chef.
  • Il faudrait être deux fois plus nombreux pour les maîtriser.
  • Pas forcément. Je pourrais aller au greffe avec quelqu’un, par exemple Djillali, notre délégué, sous prétexte de régulariser un compte de cantine. Le mieux serait d’y aller au moment de la relève, aux environs de midi. Dès que le grillage s‘ouvrira pour laisser passer les gardiens, je sauterai sur eux, pendant que Djillali vous ouvrira la porte de la détention.
  • Oui, mais pendant deux ou trois minutes, vous serez seuls contre huit ou dix. C’est trop risqué, dit Ferhat, surtout pour toi. Tu peux être abattu comme rien.
  • On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs.

Dans la voix de Salah il n’y avait ni présomption, ni forfanterie. Le jeune fidaï acceptait le risque avec une facilité déconcertante.

Visiblement, la longue inaction de la prison lui pesait. Habitué aux actions violentes et aux résultats spectaculaires, spontané de nature, il répugnait aux longues préparations, aux efforts patients et obstinés.

  • Le derdig (1), avait-il coutume de dire avec un léger accent d’exaltation, il n’y a que ça qui compte.

Au fond, il méprisait un peu les hésitations et les problèmes de conscience de ses camarades. Non, qu’il manquât de confiance en eux ; bien au contraire, son désir e plus ardent était de leur prouver son dévouement, mais il estimait plus ou moins confusément qu’on ne peut être un vrai révolutionnaire sans accepter une fois pour toutes le sacrifice de sa vie. Hésiter, chercher à garantir sa sécurité, cela n’était pas loin de s’apparenter dans son esprit à une certaine forme de lâcheté, plus précisément à cette attitude timorée des « politiciens » dont les cellules du Front lui avaient appris à se méfier.

Evidemment, Brahim et ses amis n’étaient pas des « politiciens » comme les autres, et leur raisonnement lui semblait, à la réflexion, logique et réaliste. Mais tout de même…

Ferhat secouait la tête :

  • Nous ne pouvons pas t’exposer comme ça.
  • Je n’ai pas peur ! répéta Salah.
  • Et qui t’a parlé de peur ? interrompit Brahim. Il ne s’agit pas de ça. Pour l’instant nous cherchons le meilleur moyen d’évasion possible.
  • J’en ai proposé un.
  • Oui, mais il est dangereux. Je trouve moi aussi la vie trop précieuse pour être risquée sur un coup de dès. Mourir n’est pas le but d’un révolutionnaire, mais combattre.

Salah laissa percer un léger agacement :

  • Et qu’est-ce que nous combattons en restant à moisir ici ?
  • D’abord notre impatience, mon vieux Salah ! répliqua Mahmoud, qui suivait la conversation avec intérêt. Notre impatience et nos défauts. Evidemment, c’est moins glorieux que le derdig, mais ça a son utilité, et c’est au moins aussi difficile.
  • Bon, y en a marre de philosopher, s’exclama Ali, pour qui toute discussion semblait superflue depuis qu’avait été lancée l’idée du tunnel. A quoi sert de parler encore de ce coup de la porte, puisqu’on peut passer par la cave ?
  • A propos, il y a aussi le coup de la fenêtre. Ferhat ne nous en a pas parlé !
  • Comme si vous m’aviez laissé le temps de le faire ! maugréa le président de la loudjna.

Le silence rétablit, il poursuivit :

  • Directement de la cellule, l’évasion serait assez simple. Il suffirait de deux ou trois lames de scie pour faire sauter les barreaux, et de quelques draps découpés et tressés en cordage pour escalader les murs. Le travail peut se faire dans la journée, à n’importe quelle heure. Deux d’entre nous s’en occuperaient à l’intérieur de la cellule, pendant que les autres feraient le guet, pour signaler l’arrivée des gardiens…ou éloigner les curieux.
  • Et il faudrait faire ça dans cinq cellules ?
  • Pourquoi cinq ?
  • Tu sais bien qu’on ne peut pas passer la nuit en groupe dans une seule cellule. Si nous voulons partir tous les cinq, et si chacun passe la nuit à part, il faudra bien limer cinq fenêtres.
  • Et qui nous oblige à partir la nuit ?
  • Quoi ? Tu veux qu’on s’évade en plein jour ?
  • Non, mais le soir, juste avant la fermeture des portes. Actuellement, on ferme aux environs de six heures et quart. Il fait déjà sombre, et nos ne sommes qu’en octobre. Les jours vont continuer à raccourcir. D’ici le mois prochain il fera complètement noir à cette heure-là. Nous pourrions sortir à six heures.
  • C’est l’inconvénient de ce système. Mais il n’y a pas moyen de faire autrement. Sortir la nuit, cela signifierait multiplier le travail par cinq, et surtout les risques. Sortir le jour, il ne faut même pas y songer. Reste le soir. Si une voiture nous attend à l’heure prévue, prête à démarrer, il y a des chances sérieuses de réussir.

Tout le monde approuva. Il fut alors décidé que pendant les huit jours à venir les heures de rondes et les mouvements des gardiens seraient soigneusement observés et notés, pour déterminer les moments les plus favorables aux préparatifs.

Ali et Salah s’occuperaient plus spécialement de la cave, Mahmoud et Ferhat de la cellule. L’idée d’une sortie en force par la porte fut provisoirement abandonnée.

  • On ne la reprendra, dit Brahim, que si les deux premières solutions se révèlent absolument impraticables. Du reste, je dois vous informer qu’il ne sera certainement pas possible de nous procurer des armes à l’intérieur. Oui…j’ai réussi à établir un contact. Ils ne sont pas d’accord pour les armes, mais nous aurons des scies et une voiture.

 

 

  1.  « Derdig » : onomatopée désignant l’action violente, en jargon populaire algérois. Le « derdig » c’est l’exaltation de la lutte armée créant  son terme spécifique, qui évoque phonétiquement le cliquetis des armes.

VII

 

 

Dés qu’il vit arriver Ali, l’air ombre et l’œil mauvais, Brahim comprit que quelque chose n’allait pas du côté de la cave.

  • Qu’est-ce qui a flanché ? demanda-t-il.
  • Tout ! s’écria Ali, incapable de se contenir plus longtemps. Tout est par terre.
  • Comment, tout est par terre ? Explique-toi !
  • Ça marchait bien pourtant. On a pu trouver des barres de fer pour creuser le trou. On a commencé à attaquer le mur, comme tu as dit. Les premiers moellons, ça a marché. On a même pu se procurer du vinaigre, qu’on a jeté hier soir sur les pierres pour qu’elles soient plus friables. En ce matin on y est retourné pour approfondir le trou. Ah, les salauds, ils nous ont eus !
  • Mais comment ça ? Explique !
  • Eh bien, il y a du béton dans l’épaisseur du mur…Du béton, tu entends ? Sous les pierres d’ardoise et le ciment, ils ont mis du béton. Et avec le béton, même les pioches se casseraient ! Il faudrait de la dynamite, tu comprends ? Pas moyen de passer, pas moyen, tout est foutu !

Brahim respira. Il s’était attendu à pire.

  • Et tu crois qu’ils l’ont fait exprès pour nous ?

Ali s’arrêta net. Il y avait dans sa colère quelque chose du dépit d’un jeune garçon à qui on a refusé au dernier moment le jouet qui lui avait été promis.

  • Ça n’a pas l’air de t’émouvoir, toi, tous nos rêves qui s’envolent !
  • Mais non, tu sais très bien que non, et que nos rêves comme tu dis, ne s’envolent pas du tout. Il y a du béton ? Et après ? La belle affaire ! Nous sommes en prison, non ? Et pourquoi ne pas fulminer aussi contre les portes et les barreaux ? Tu ne voudrais tout de même pas qu’on te construise une belle avenue spécialement aménagée, avec des fleurs de chaque côté, pour prendre la poudre d’escampette ?
  • Tu exagères ?
  • Pas du tout ! Je trouve simplement qu’il est absurde, dans notre situation, de se laisser abattre par les difficultés.
  • Mais je ne suis pas abattu !
  • Si ! il n’y a qu’à te regarder. Tu t’enflammes comme un feu de paille et tu t’éteins aussi vite. Hier, tu ne voyais d’évasion possible que par la cave ; aujourd’hui, tu penses que tout est foutu.

D’un autre que Brahim, jamais Ali n’aurait accepté des paroles aussi dures. Sa susceptibilité maladive ne tolérait d’habitude aucune atteinte. Mais maintenant c’était différent. Ali n’aurait sans doute pas pu expliquer lui-même cette espèce de respect amical qu’il éprouvait envers Brahim, et qui le faisait se comporter en adulte chaque fois qu’il se trouvait avec lui. L’équilibre moral de son ami, son égalité d’humeur, son expérience des hommes l’impressionnaient.

Le pire, c’est que ce bougre de Brahim, quand il lui disait quelque chose, avait presque toujours raison. Pas moyen de l’envoyer au diable !

  • Pourquoi es-tu si dur avec moi ? maugréa-t-il enfin.
  • J’essaie de t’aider, comme je voudrais que tu m’aide, quand je fais moi-même des bêtises.
  • Le malheur, c’est que tu n’en fais pas.
  • Oh ! si. J’en fais peut-être un peu moins maintenant, mais c’est justement parce que j’ai été beaucoup critiqué dans le passé
  • Admettons. Mais enfin, ce que tu appelles mon impatience, dis-moi pourquoi ça te met tellement en colère ?
  • Je te l’ai déjà dit, parce qu’elle décourage et qu’elle démoralise. Tu te souviens de la première phrase qui nous a accueillis à Serkadji ?
  • Oui, on nous criait de toutes les cellules : «  Es sabre ou el iman » !
  • Patience et foi ! C’était le cri de ralliement de la prison. Il avait surgi de la sagesse du peuple et de son expérience.
  • Mais l’impatience ne mène pas forcément au découragement.
  • Elle mène au moins à l’imprudence, et cela peut gêner l’action. Tiens, par exemple, je suis sûr que tu es remonté de la cave en claquant la porte et que tu es sorti sans prendre aucune précaution.
  • C’est vrai, avoua naïvement Ali. Je suis sorti avec l’idée : « Tans pis pour ce qui peut arriver maintenant » !
  • Et si un gardien t’avais piqué ? tu parles d’un révolutionnaire, qui trépigne d’énervement au premier obstacle et lève les bras au ciel !

Mahmoud poussa la porte à ce moment et pénètra dans la cellule, suivi de Ferhat.

  • Qu’est-ce qui passe là-dedans ? A entendre vos cris, on vous croirait déjà dehors.
  • La cave, c’est foutu ! grogna Ali.

Et Brahim ajouta :

  • Il y a sous le mur une grosse couche de béton.
  • Oh ! Oh ! c’est un coup dur ! soupira Mahmoud.
  • Alors, nous n’avons plus que l’évasion par la cellule ?
  • Continuons à appliquer ce qui a été décidé. Pour l’instant, il s’agit de vérifier et de noter les heures de ronde. Ali et Salah, qui sont maintenant inoccupés, pourraient étudier l’itinéraire à suivre à travers les jardins et choisir l’endroit du mur le plus favorable au passage.
  • Et le matériel ?
  • Je m’en occupe. Nous aurons peut-être des scies dès cette semaine.

 

 

VIII

 

Une certaine animation régnait ce matin-là dans la prison. Brahim, qui lavait du linge sale dans sa cellule, fut appelé par Djilali, le délégué, chargé des relations avec l’administration pénitentiaire :

  • Viens vite, il y a un convoi qui arrive !
  • Beaucoup ?
  • Non, cinq ou six seulement.
  • D’Algérie ?
  • Oui, d’Oran. Il y a même deux « pays » à moi, des Tlemcéniens.

Les nouveaux arrivants furent accueillis chaleureusement. Ils apportaient un peu l’air du pays. Et bien que voyageant d’une prison à l’autre, on les assaillait de questions sur ce qui se passait en ce moment « là-bas ».

Mounir, un des Tlemcéniens, était le plus jeune de tous. Un collégien ! Un vrai petit collégien de dix-sept ans au visage blanc et rose, arrêté pour transport de bombes, condamné à sept ans de prison et envoyé e France «  pour le soustraire à l’influence pernicieuse de hommes de la rébellion ».

  • Tu es fatigué, petit frère ? lui demanda-t-on.
  • Non, pas beaucoup, répondit-il d’une voix douce.

Il faudrait s’occuper de Max.

  • Max ? quel Max ?
  • On l’a mis avec nous dans le convoi, lui et trois autres Français, quand nous sommes passés à Paris.
  • Et maintenant, où est-il ?
  • Je ne sais pas, on nous a séparés en arrivant ici.
  • C’est normal, petit frère, dans ce bâtiment il n’y a que des Algériens. Les condamnés français de droit commun sont de l’autre côté.
  • Mais non, voyons, ce n’est pas un droit commun, c’est un professeur qui n’a pas voulu faire la guerre en Algérie, et ils l’ont mis en prison pour ça.
  • Un insoumis ?
  • Je ne sais pas.
  • Enfin, je veux dire : est-ce un soldat qui a refusé de prendre les armes ?
  • Oui, il nous a dit qu’on l’avait mobilisé et qu’il avait refusé.
  • Alors il faut demander qu’il vienne avec nous. C’est un détenu politique. Et de plus c’est un frère que nous devons défendre !

Djilali se rendit aussitôt chez le gardien-chef. L’entretien fut bref.

  • Vous avez mis un détenu politique avec les prisonniers de droit commun !
  • C’est un Français, vous n’avez pas à vous occuper de lui !
  • Si ! Nous estimons qu’il est des nôtres. Sa place est avec nous et pas avec des voleurs et des trafiquants.
  • Je n’ai pas reçu d’ordre le concernant, je vais en référer à mes chefs.
  • Alors, dites-leur que les détenus algériens sont tous solidaires de ce garçon, et qu’ils n’accepteront à aucun prix de ‘abandonner à son sort.

Pour appuyer leur demande, les Algériens décidèrent un mouvement de protestation. A midi pas un d’entre eux n’accepta sa gamelle de soupe. Le soir même, craignant un développement de la grève, les gardiens amenèrent dans le bâtiment réservé aux Algériens, un petit homme ployant sous le poids d’une énorme caisse de livres et d’un ballot de linge.

C’était Max, le soldat français. A première vue il n’avait guère l’allure d’un professeur. Le teint pâle, le nez pointu, le visage anguleux barré d’une épaisse moustache blonde, il faisait plutôt penser à un clerc de notaire ou à un épicier de province. Mais quand il levait ses yeux gris vert, à l’éclat profond, on sentait une personnalité lucide et une intelligence obstinée.

Tout le monde l’embrasse, comme un ami de vieille date qu’on retrouve après une longue séparation. Mounir était le plus joyeux de tous :

  • Tu vois ! s’exclamait-il, je t’avais bien dit dans le train que tu viendrais avec nous !

Le jeune Français était ému. Habitué à une certaine réserve dans l’expression de ses sentiments, il ne savait plus quoi dire devant la chaleur et la sincérité de cet accueil. Il devait avouer plus tard à Brahim que c’était son premier contact direct avec des Algériens, et qu’i le redoutait tout en le souhaitant.

Ces hommes qu’il ne connaissait pas et qu’on disait fanatiques, chauvins et bornés, avaient au contraire de l’amitié une conception toute neuve pour lui. En France la chaleur des rapports humains semblait absente de la jungle des villes, où l’égoïsme faisait loi, avec pour idéal les satisfactions grossièrement matérielles de la société de consommation.

Ici, tout lui paraissait spontané et naturel. C’était à qui lui dirait le mot le plus fraternel, à qui lu adresserait le sourire le plus gentil. Et le plus extraordinaire, c’est qu’il ne se sentait nullement étranger au milieu de tous ces hommes. Mieux encore, au bout de cinq minutes, il avait l’impression qu’il avait toujours vécu parmi eux et qu’il était des leurs.

Il fut décidé que Max occuperait l’une des dernières cellules vides, au troisième étage. Mounir et les autres seraient répartis entre des cellules déjà occupées. Pour que le jeune collégien ne perde pas en pison le bénéfice de ses études, on demandé à Brahim et à Max de le faire travailler et de lui assurer les cours dont il aurait besoin.

Ce soi-là les deux hommes conversèrent longuement ensemble, et l’heure de la fermeture des portes les surprit sans qu’ils se fussent rendu compte qu’il faisait déjà nuit.

IX

 

  Cette journée de jeudi, Brahim la commença dans l’inquiétude. Allait-il recevoir l’aide qui avait été promise ? Il n’était désormais plus possible de retarder l’échéance. Il ne pouvait pas se faire envoyer indéfiniment à l’hôpital. Sa dernière dent malade était maintenant soignée, et le dentiste allait sans doute lui dire qu’il était inutile de revenir à la consultation.

  Quand son guichet s’entrouvrit pour laisser passer le quart de café à peine tiède du matin, il était déjà levé depuis longtemps. Il avait fait sa toilette, s’était habillé et, assis devant la table, préparait sa leçon de l’après-midi aux élèves du cours d’alphabétisation.

  A huit heures, on vint le chercher pour le départ à l’hôpital. Les policiers du convoi n’étaient pas les mêmes que ceux de la semaine précédente. Leur regard méfiant et leur aspect rébarbatif n’avaient rien d’engageant. Brahim jugea préférable de ne pas leur adresser la parole et de feindre l’indifférence et la résignation.

  Tassé dans un coin, les yeux fixés sur l’acier gris de ses menottes, il ne dit pas un mot tout au long du trajet. Arrivé à l’hôpital, il descendit avec lassitude. Le temps gris et pluvieux semblait lui peser. En réalité, il ne s’était jamais senti aussi bien, aussi maître de ses pensées et de ses actes.

  Au premier coup d’œil, il aperçut l’homme et devina que c’était lui. Assis à la place même où se trouvait Simone la semaine précédente, l’inconnu lisait une revue du guéridon. Il n’avait rien de particulier, cet homme, rien qui pût en tout cas attirer l’attention. Des vêtements gris, de coupe ordinaire, une taille en apparence moyenne, un visage…il était tenté de dire moyen aussi. Un tel personnage, dès qu’il serait sorti de la salle, se perdrait sans doute aussi facilement dans la foule qu’un poisson dans l’eau.

  L’inconnu devait se sentir observé en silence. Lui-même, sans fixer directement Brahim, avait laissé son regard courir discrètement sur les nouveaux arrivants. En ce moment, il semblait attendre. Attendre quoi ? Que Brahim lui fît un signe ? Ce n’était pas possible avec les policiers debout à ses côtés.

  Avait-il des scies, oui ou non ? Dans l’affirmative, pourquoi ne les glissait-il pas dans cette revue qu’il faisait semblant de lire ? Au fait, il les avait peut-être déjà glissées ? Mais alors pourquoi ne posait-il pas la revue sur la table ?

  Les minutes passaient. Le dentiste allait arriver et appeler les malades. Impatient, Brahim se leva. Comme s’il  faisait n’attendait que ce geste, l’homme referma la revue. Il se pencha sur le guéridon pour la poser, et chercher dans le tas de journaux une nouvelle lecture.

  De l’air le plus naturel possible, Brahim s’approcha à son tour de la petite table. Les policiers avaient interrompu et fixaient sur lui des yeux méfiants prêts à intervenir au premier geste suspect. Lentement, de ses mains rapprochées par la chaîne des menottes, il remua quelques revues, s’attarde sur celle que l’inconnu venait de déposer, feignit de s’y intéresser et, lentement fixant la couverture avec attention, il regagna sa place.

  N’ayant rien remarqué d’anormal, les agents, rassurés reprenaient leur conversation interrompue.

  Sans la déployer entièrement, Brahim entrouvrit la revue et laissa errer ses doigts le long des pages. Il appuya légèrement sa main sur le papier. Il sentit une résistance à peine perceptible indiquant la présence d’un corps étranger. Un objet très mince était dissimulé à l’intérieur.

  Son cœur bondit de joie. Il dut se dominer pour ne pas crier son enthousiasme. Mais juste à ce moment, la porte du cabinet médical s’ouvrit et une infirmière lança à l’intention des policiers :

  • C’est à vous !

Quelle guigne ! Elle ne pouvait pas attendre un peu, celle-là ? En sortant de son cabinet comme un coucou de sa boîte, elle risquait de tout faire rater.

  Il fallut se lever et entrer dans la salle. Brahim tenait toujours la revue à la main. A aucun pris il ne l’aurait abandonnée. S’asseyant sur le fauteuil, il la mit sur ses genoux. Au médecin, qui le regardait d’un air interrogateur, il expliqua, montrant la photo de pin-up qui ornait la première page :

  • Une image comme ça, vous comprenez docteur, ça va m’aider à supporter votre vrille !

Evidemment, on n’avait pas l’habitude à l’hôpital de voir un détenu lire tranquillement des revues illustrées sur un fauteuil de dentiste, comme s’il se trouvait dans un salon de coiffure parisien. Mais quoi, il n’y avait pas à se soucier des convenances, et Brahim comptait précisément sur le caractère insolite de cette attitude pour embarrasser ses gardiens et susciter chez eux un minimum d’hésitation.

  Un seul policier du reste était entré avec lui dans le cabinet médical. Il se tenait debout près de la porte, comme impressionné par les odeurs de pharmacie et les multiples appareils au nickel étincelant.

  • Ouvrez la bouche !

Le dentiste était déjà au travail. A sa droite, l’infirmière préparait la pâte du plombage. Brahim ouvrit la bouche, pendant que ses mains, feuilletant la revue, cherchaient fébrilement la fente où se cachaient les lames. En face de lui, dans la glace fixée au mur, il surveillait discrètement le policier ennuyé et pressé que cela finisse. Après plusieurs tâtonnements infructueux, s’y arrêtèrent. Son index pénétra entre les pages. Il sentit un contact soyeux. Les lames devaient être enveloppées dans une bande gaze.

  • C’est prêt ! dit l’infirmière.

Le dentiste se retourna de son côté. Brahim en profita pour entrouvrir les pages, saisir le mince paquet flexible et l’introduire d’un geste vif dans la manche de sa veste.

Un petit coup sec. Le paquet disparut dans l’épaisseur grise de l’étoffe. Quand le dentiste revint vers lui, une spatule à la main, tout était fini. L’opération n’avait duré que deux ou trois secondes.

  L’inconnu de la salle d’attente avait disparu. Il devait rôder en ce moment dans les allées du jardin, attendant que le panier à salade soit reparti pour vérifier que sa mission était accomplie, et que les précieux outils étaient bien arrivé à destination.

  • Merci, camarade ! lui murmurait intérieurement Brahim en sortant du cabinet médical et en remettant la revue à sa place.

Il était heureux. Il se sentait fort. Fort de l’appui de tous ces hommes, connus et inconnus, qui formaient autour de lui et des siens la chaîne invincible de l’amitié. Quelle cause magnifique que celle qui pouvait susciter de pareils dévouements et une pareille confiance ! Il pressa contre sa poitrine la manche où s’abritait l’éclat doux du métal et sentit une chaleur inconnue le gagner.

  Il regarda les uniformes noirs des gardiens. Dans les têtes sans expression qui les surmontaient, il ne lut que la bêtise méchante et l’ennui. Dieu ! Quelle vie abrutissante devaient avoir ces hommes ! Quoi de plus triste qu’une existence sans horizon ni idéal ?

Il leva les yeux pour regarder le ciel. Il voulait respirer de l’air pur. Il avait envie de chanter.

 

 

X

 

  Brahim fut soulagé de retrouver ses compagnons, leur sourire franc, leur poignée de mains chaleureuses. Personne, pas même Ali, ne savait qu’il devait rapporter ce jour-là les scies nécessaires à l’évasion. Quelle joyeuse surprise il leur réservait !

  A l’entrée, des gardiens l’avaient fouillé, pour la forme, comme on fait toujours lorsqu’un prisonnier revient de l’extérieur, en lui tâtant les poches, la ceinture et les chaussettes. Il s’était laissé faire sans rien dire, docile pour ne pas attirer l’attention, et levant les bras comme à plaisir, pour permettre aux lames de glisser jusqu’à son épaule.

  Dès qu’il eut réintégré la détention, il se dirigea vers sa cellule, entra et referma la porte derrière lui. Secouant sa manche, il en fit tomber le paquet, et déroula soigneusement la bande de gaze. Le travail avait été bien fait. Trois minces lame d’acier bleu étaient rangées l’une contre l’autre. Il les courba sous sa paume pour en éprouver la souplesse. Le métal, quand il le relâcha, se détendit en rendant un son clair. Il promena ses doigts sur les dents courtes et robustes pour en vérifier le tranchant. Incapable de résister à la tentation de les expérimenter tout de suite, il tira à lui sa paillasse, découvrant les barres métalliques du lit.

  Personne ne l’épiait par le judas. Il prit la scie à deux mains et l’appuya sur la barre. Le métal mordit le métal en grinçant, y laissant une longue rainure brillante.

  Ses yeux se levèrent vers les barreaux de la cellule :

  • A nous deux ! semblait-il dire.

 Il entreprit alors de remiser les précieux outils dans une cachette sûre. L’endroit était prévu depuis longtemps. Juste derrière la porte de la cellule, à gauche, les vieilles lattes mal jointes du plancher étaient séparées par un interstice de quelques millimètres, au-dessous duquel se trouvait le parterre cimenté. C’est là qu’il allait les glisser, aussi sûrement que dans un étui, pour les mettre à l’abri des fouilles les plus minutieuses.

  La légère bande de gaze se trouvait encore sur son lit. Il la secoua pour la déplier complètement, avant de l’enrouler à nouveau autour des lames. C’est alors qu’il vit tomber minuscule morceau de papier pelure soigneusement roulé dans le tissu. Un message !

  • Idiot ! se dit-il, j’ai failli rater le courrier. Voilà ce que c’est que l’impatience. Dire que je critique les autres pour ça ! Eh bien ! il va falloir que je me tire les oreilles.

  Sans précipitation, cette fois, il mit le papier dans sa poche, enveloppa les scies, les glissa dans la fente du plancher. Avec de la mie de pain et de petits morceaux de journal arrosés d’eau, il se mit à pétrir une espèce de main. Puis, il s‘en servit pour boucher la fente, à la manière d’un plâtrier.

  Il alluma une cigarette et fuma à petits coups rapides, faisant tomber après chaque bouffée la cendre  sur la pâte, pour achever de lui donner la couleur sale du plancher.

  Quand la cloche sonna (la gamelle de midi), tout était en ordre dans la cellule. Brahim s’assit sur son lit, tira le billet de sa poche et le déplia. Quelques mots y étaient inscrits en caractères d’imprimerie :

  « Pour voir la vieille il suffira de lui signaler au moins trois jours à l’avance la date du mariage et le lieu de la cérémonie. Bonne chance. »

  Cela voulait dire que, pour avoir la voiture, il lui faudrait signaler à ses correspondants la date et l’endroit exact prévus pour l’évasion. Brahim déchira le billet en menus morceaux, qu’il jeta dans la cuvette du lavabo.

  Il ouvrit le robinet, et les fit disparaître. Puis il prit sa gamelle, qui refroidissait sur le rebord du guichet. Il déjeuna de fort bon appétit. Jamais les pommes de terre quotidiennes du menu ne lui avaient semblé d’un goût aussi bon.

 

 

XI

 

 

   A la fin des classes de l’après-midi, une pluie fine et pénétrante tombait sur la prison. Impossible de sortir en promenade. Pour la plupart, les détenus s’occupaient à lire, à recoudre leur linge, ou plus simplement à bavarder en attendant la gamelle du soir.

Afin de ne pas être dérangés, Brahim et ses amis affectaient de jouer aux cartes.

  • Tierce ! s’écriait l’un d’eux chaque fois qu’un importun se présentait à la porte de la cellule.

Cette comédie n’empêchait nullement certains codétenus, curieux ou désœuvrés, de s’attarder à l’entrée après force salutations. C’est pourquoi, de temps en temps, Ali était chargé de donner de la voix. Il le faisait de bon cœur, lançant chaque fois à l’importun :

  • Alors, tu ne vois pas que nos sommes occupés ?
  •   Mais…
  • Il n’y a pas de mais. Va voir un peu à côté, s’ils n’ont pas besoin d’un pilier de cabaret de ton espèce !
  • Tu y vas quand même un peu fort, lui dit Mahmoud.
  • Il y a deux ou trois zèbres qui commencent à sentir quelque chose, répliqua Ali avec humeur. Et d’ici qu’on retrouve toute la prison rangée à la queue leu leu devant la cellule, le jour où l’on partira, il n’y a pas loin !
  • Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
  •  Oh ! il n’y a rien encore de bien précis. Mais on m’a fait certaines allusions. Tiens, par exemple Bachir… et aussi Messaoud. Ils ont l’air de se douter de quelque chose.

Il y eut un moment de silence. Chacun réfléchissait. Si le bruit des préparatifs de l’évasion se répandait réellement, la tentative pouvait être compromise.

  • Pourquoi, suggéra Salah, ne pas expliquer franchement la situation à tous ?

Mahmoud s’y opposa :

  • D’abord un secret connu de tous n’est plus un secret. Il suffirait d’un salaud pour tout faire échouer. A Serkadji, si tu te souviens, le coup du tunnel qui devait déboucher  sur les égouts a raté au dernier moment, à cause de ça, alors qu’il n’y avait plus qu’un mètre à creuser pour être dehors.
  • Ce n’est pas la même chose. Ici on les connaît tous.
  • Parce que nous avons vécu trois mois ensemble ? Tu es naïf, Salah !
  • Nous connaissons peut-être leurs réactions collectives, expliqua Mahmoud. Une communauté comme la nôtre est révolutionnaire, c’est vrai. Mais si tu prends les hommes un par un, tu trouveras de tout. Du bon et du moins bon. Seul, l’homme réagit  tout autrement qu’au sein du groupe.
  • Tu te souviens, intervint Ferhat, du jour où l’on a décidé de tout mettre en commun, les colis et les mandats, pour les partager entre tous ?
  • Oui, je me souviens.
  • C’était une décision juste ?
  • Et comment ! Il y avait des frères qui n’avaient pas de quoi s’acheter un paquet de cigarettes alors que d’autres recevaient de l’argent et des colis à ne plu savoir qu’en faire.
  • Il était don normal qu’on partage, qu’on enlève aux « riches » pour donner à ceux qui n’avaient rien ?
  • Ça ne se discute même pas.
  • A la réunion, tout le monde était d’accord ?
  • Tout le monde. Au moins en paroles.
  • Eh bien, trois jours après, nous nous sommes aperçus que certains écrivaient à leur famille pour demander qu’on ne leur envoie plus d’argent, afin que les autres ne puissent en profiter.
  • C’est vrai, je sais bien. Le premier mois on avait reçu plus de 200 000 francs à chaque frère. Et le mois suivant, il n’y en avait plus que 80 000 à peine.
  • C’est justement ça qui est terrible. La plus belle fraternité de lutte est souvent balayée par l’égoïsme, le «  chacun pour soi », l’amour de l’argent. Ca nous promet des moments difficiles et des déceptions pour demain. Il y a même des hommes qui seraient capables actuellement de donner leur vie, mais qui placés devant des problèmes matériels, des questions de confort personnel, des intérêts, peuvent devenir des loups et déchirer leurs propres frères.
  • Oui, mais à côté de ça il y a des hommes comme l’oncle Mouh ! Depuis six ans qu’il est en prison il n’a jamais demandé un sou à sa famille. En fait de famille, d’ailleurs, vous savez comme moi qu’il na que sa vieille Khedoudja, quelque part en Kabylie. Eh bien, quand on a pris la décision de vivre en commun, il lui a écrit. C’est moi-même qui lui ai fait la lettre. Et il lui demandé un peu d’argent. Je ne sais pas comment elle a fait. Peut-être qu’elle est allée mendier chez des voisins. Mais la semaine d’après il a reçu ses mille francs, et il n’était pas peu fier de les verser à la caisse commune.

«  En Algérie, il y a des millions d’oncle Mouh ! » conclut Salah triomphant.

  • Oui mais il y a aussi beaucoup de Moussa !

A ce nom ils grincèrent tous. Ali éclata :

  • Celui-là, si jamais il montre son sale museau dans les parages, je l’écrabouille !

Moussa ! Le type même de l’intrigant ! On se demandait ce qu’il pouvait bien faire au milieu d’eux, avec ses manières doucereuses et son regard faux. Bien sûr il se précipitait toujours au premier rang, à la prière collective du vendredi. Mais dès qu’il s’agissait de solidarité effective, on pouvait toujours courir. C’est lui le premier qui avait demandé à sa famille de ne plus rien lui envoyer. Bien qu’appartenant à un milieu assez riche de commerçants constantinois, il préférait se priver, plutôt que d’être obligé de partager avec les autres.

  • Se priver ? Oh non, précisa Salah. Il est toujours le premier à se précipiter aux distributions des colis et des mandats reçus par les autres. Et il ne faut pas lui donner une cigarette de moins que le voisin !
  • Qu’est-ce qu’ils sont venus faire dans la révolution ces gens-là ?
  • La révolution charrie de tout, comme les oueds aux pluies d’automne. Il y a des gens qui ne sont pas venus à la révolution, c’est la révolution qui est allée à eux et les a entraînés, parfois même contre leur volonté.
  • Une belle fripouille ! Si encore il se fourrait dans un coin pour se faire oublier !..

Mais non, Moussa ne cherchait guère à se faire oublier. Il se faufilait partout, écoutait tout, se mêlait de tout et complotait ensuite à longueur de journée. L’intrigue faisait partie de sa nature. Il avait l’art d’endormir les méfiances, de flatter les mauvais instincts.

Et comme il était lettré en arabe, il savait enrober ses paroles fielleuses de quelques citations du Coran, pour des mixtures de mauvais goût.

Un jour on reprochait à Djilali marié à une européenne. Le lendemain on accusait Ali de ne pas faire la prière. Puis on disait que Ferhat était un ami de Djilali…

Les petitesses et les calomnies sont sans doute le lot de toutes les collectivités. Singulièrement quand les hommes, vivant en cercle fermé et coupés de la vie, n’ont pas d’occupation active. Alors les moindres futilités prennent des proportions gigantesques. Il semble que l’on voie tout à travers un prisme déformant.

Après quelques années de prison, l’homme est tendu comme la corde d’un arc. Le moindre choc le fait vibrer. La plus légère émotion le déséquilibre. Il devient réceptif. Il pleure, il rit, il s’enthousiasme, il s’effondre avec une facilité déconcertante.

  • Je ne crois pas qu’il soit possible, dit Brahim, de prévoir actuellement les réactions d’une collectivité comme la nôtre, si on lui annonce notre évasion. En Algérie, à trois ans en arrière, ça n’aurait pas été la même chose. Là-bas, la souffrance et les nécessités de la lutte quotidienne nous rapprochaient comme les doigts de la main.
  • Mais ici, nous vivons malheureusement trop bien, fit remarquer Mahmoud avec son goût inné du paradoxe. Plus de coups de trique. Des draps de lit pour dormir. Et surtout une gamelle passable. Ca suffit pour réveiller le vieil égoïsme qui sommeille.
  • Il est quand même dangereux, ton raisonnement !
  • Laisse, donc. Il n’y a que les difficultés pour faire les révolutionnaires.
  • Si je comprends bien, ça veut dire qu’il faut garder le secret sur notre affaire ! commenta Ali, rassuré.
  • Ce n’est pas tout, reprit Brahim. Je crois qu’il faut aussi prendre quelques précautions. D’abord, suspendre nos réunions pendant un certain temps. Ne pas nous revoir tous les cinq ensemble avant la semaine prochaine.
  • D’accord, Ali pourra établir la liaison entre nous comme d’habitude.
  • Ensuite, nous mêler davantage à la vie commune. Revoir tous les frères, que nous négligeons un peu depuis quelque temps.
  • Justement, intervint Ferhat, l’occasion est bonne avec le Mouloud. La loudjna a demandé à l’administration de nous autoriser à passer la nuit de la fête par groupe de quatre ou cinq dans les cellules. Je crois que ça va être accepté. Chacun de nous pourra veiller avec un groupe.
  • Ca arrange tout. Maintenant, une dernière chose. Avant de nous séparer il faut nous mettre d’accord sur la date…
  • Déjà ? s’étonna Ferhat.
  • Avant de fixer une date, il faudrait d’abord avoir les scies ! ajout Salah.
  • Les scies ? mais nous les avons.

Brahim était sûr de l’effet qu’allait produire sa petite phrase. Il attendait cette minute, et éprouvait une satisfaction intense à voir la joie chasser progressivement l’incrédulité sur le visage de ses amis.

  • Tu as réussi à les faire entrer ?
  • Oui.
  • Mais où sont-elles ?
  • Pour l’instant, il est inutile d’être cinq à le savoir.

Personne ne songea à s’offusquer. Ce n’était nullement une marque de méfiance à l’égard de l’un ou de l’autre, mais une règle élémentaire du travail clandestin.

Ali ne put cependant s’empêcher de demander :

  • Elles sont bonnes, au moins ?

Pour toute réponse, après un coup d’œil à la porte, Brahim tira sa paillasse et découvrit la barre rouillée où brillait encore le coup de scie du matin.

  • Avec ça, l’affaire est dans la poche ! s’écria Ali. Joyeux Mouloud, les enfants !
  • Quelle date proposes-tu ? lui demanda Brahim.
  • Il n’y a qu’à la fixer toi-même. On te fait confiance. La date aussi ce n’est pas la peine d’être cinq à la connaitre maintenant.

Les autres ayant approuvé, Brahim conclut :

  • Bon. Nous sommes le 17 octobre. On peut raisonnablement placer le jour J dans la première semaine de novembre. Mardi prochain, c’est le 23, rendez-vous l’après-midi chez Mahmoud pour désigner les partants et répartir les tâches pratiques.

 

 

XII

 

Comme l’avait prévu Ferhat, les veillées du Mouloud furent exceptionnellement autorisées. Pas plus de trois par cellules, tint à préciser cependant le gardien-chef en annonçant la décision.

Brahim n’avait pas eu à longtemps à chercher ses compagnons. A peine la nouvelle s’était-elle répandue que l’oncle Mouh se présentait :

  • Max et moi, on t’invite à passer la soirée avec nous.

L’amitié du vieux maquisard kabyle et du jeune soldat français avait quelque chose d’émouvant. Tous deux parlaient très peu. Mais avec eux les mots étaient inutiles. Leurs yeux, calmes et clairs, semblaient lire au plus profond de votre âme les plus secrètes pensées. Brahim passa ce soir-là en leur compagnie des heures d’une sérénité extraordinaire.

L’oncle Mouh, avec les boites vides de son tabac à priser, un peu d’huile et de la ouate, tressée en forme de mèche, avait fabriqué des bougies de fortune.

Ils avaient éteints la lumière, étendu leurs paillasses l’une après l’autre et, plongés dans une méditation sans fin, regardaient brûler les petites flammes fumeuses.

La première, la bougie de Brahim s’éteignit dans un grésillement doux.

  • Adieu, dit-il, lointain, comme s’il poursuivit un rêve interrompu.

Et brusquement il se mit à pleurer. Silencieusement. Sans honte. Sachant que ses compagnons comprenaient l’émotion indéfinissable qui l’écrasait, l’oncle Mouh passa sur sa tête une main calme et apaisante.

  • Pleure, mon fils, les larmes des hommes sont comme le sel de la vie. Il faut pleurer quand le cœur saigne. Pour mûrir, le blé veut de l’eau et la haine a besoin de larmes. Pleure pour préparer les moissons de notre vengeance ; mes yeux à moi sont taris pour avoir trop pleuré ; ils sont secs comme les puits du désert. Pleure pour nous deux, mon fils, et parle-moi de ceux qui te font tant de peine.

Alors Brahim parla.

  • Je ne suis pas ici, oncle Mouh, je ne suis pas ici ce soir. Il faut me pardonner. A chaque nuit de Mouloud, j’ai juré de retourner parmi les nôtres, là –bas, à  Serkadji. C’est là-bas que je suis, oncle Mouh, là où ma vie a pris sa forme pour toujours, où mon cœur reste accroché à l’acier des barreaux, là où j’ai mesuré l’infini des dimensions de mon pays. Ce sont mes premières nuits de détention. On m’a mis dans le quartier des condamnés à mort. Ecoute, oncle Mouh, écoute je t’en prie, et ne m’interromps pas.

XIII

 

  La cellule disciplinaire n’a pas de guichet. A peine un petit trou, pas plus gros qu’une pièce de monnaie et recouvert au-dehors dune plaque métallique.

  Je ne peux voir aucun de mes compagnons de détention, mais je peux les entendre. Et petit à petit j’ai appris à les connaître tous en écoutant leurs voix. Des voix graves et rudes, des voix claires, des voix vives…

  Je suis habitué à écouter ainsi chaque soir Merzak et Mustapha, Allaoua et Hamid, Mohamed, Gacem et Djaffar. Djaffar surtout, qui a la cellule juste au-dessous de la mienne, et avec qui je peux échanger quelques mots, certains soirs, quand chacun de nous se hisse à la hauteur du soupirail qui laisse passer quelques lueurs de jour dans son cachot.

  C’est un enfant de mon quartier. Comme Gacem. Ouvriers de vingt ans, poussés dans la misère et la souffrance, comme tous les enfants du monde en pays colonial. Un soir ils ont tué le commissaire de police du quartier. Ils ont été condamnés à la peine capitale. Et nous nous sommes retrouvés tous les trois à la prison.

  Le premier jour où j’ai pu enfin sortir pour une promenade solitaire, j’ai entendu un bruit de chaînes dans la cour à côté. C’était le préau des condamnés à mort. Un visage a surgi par-dessus le mur de séparation. Puis un autre. S’appuyant sur l’esplanade du lavoir, Gacem et Djaffar souriaient :

  • Comme tu as maigri !...Alors ça va ?
  • Très bien, très bien !
  • Et les nouvelles ?
  • Elles sont très bonnes, courage !...

Le visage rond de Djaffar s’est épanoui. Ses yeux malicieux pétillent. Il sait très bien qu’après huit jours de secret, je ne peux pas avoir d’informations nouvelles. Mais ça ne fait rien. L’optimisme est ici a règle. Et si, fatigué par la réclusion, vous répondez simplement « ça va », ce sont les condamnés eux-mêmes qui crient avec chaleur :

  • T’en fais pas, nous vaincrons ! Elle vivra ! Avec nous ou sans nous…

  Elle, c’est la patrie. L’Algérie.

  Alertés par le bruit, des gardiens surviennent. Il faut se séparer. Mais ce n’est que partie remise, puisque ce soir, après l’appel, la grande rumeur quotidienne va porter comme chaque jour son message de fraternité et d’espoir dans tous les coins de la prison.

  Ce soir pourtant je suis inquiet. Comment expliquer ces lourds pressentiments ?...

  Depuis deux ou trois heures déjà, les rumeurs quotidiennes se sont tues. Le calme est tel qu’on peut entendre la respiration sonore ou la toux saccadée des détenus voisins. Dans les couloirs et les salles communes, les lampes électriques brûlent, solitaires et silencieuses. A peine entend-on, d’heure en heure, le pas régulier des rondes nocturnes.

  En bas, à quelques mètres, les cinquante-neuf condamnés à mort veillent, ou dorment, avec la calme assurance de ceux qui ont fait une fois pour toutes le sacrifice de leur vie.

  Insensiblement, je me suis endormi. Un sommeil lourd, haché de rêves. Il est sans doute deux heures du matin. Dans une demi-conscience, il me semble entendre un grand cri :

  • Ils reviennent, frères, ils reviennent !

Je bondis sur ma paillasse. Les lumières sont éteintes, la prison plongée dans l’ombre. Derrière ma porte j’entends un chuchotement : «  La cellule sept, la cellule sept !... » En bas un bruit de pas, des crissements de clés dans de lourdes serrures. Et puis une voix me parvient, assourdie, la voix d’un homme qu’on entraîne :

  • Adieu, frère, et courage ! L’Algérie vivra !...

  Alors toute la prison réveillée en sursaut, laisse éclater sa peine et sa colère :

  • Assassins ! Assassins !

  La rumeur monte, puissante, irrésistible. Elle gronde comme un souffle vengeur et se répercute à l’infini sous les voûtes immenses des bâtiments. Accrochés aux barreaux de salles communes, hurlant par les guichets, frappant sur les portes des cellules, tous les détenus accompagnent de cris et de chansons la dernière marche des condamnés.

  La lumière revient, marquant une première accalmie ; puis une information passe :

  • Ils en ont pris cinq. Il y a Merzak et Mohamed…

 Dans l’ombre et le brouhaha, on n’a pas pu savoir qui sont les autres. Mais les cinq sont maintenant dans l’anti-chambre de la mort, affrontant les derniers préparatifs.

 De loin, de très loin, franchissant la muraille des cours, un cri nous parvient, distinct et clair, sonnant fièrement comme un défi :

  • Vivre l’Algérie ! Vive l’Indépendance !

 Au moment de mourir un jeune condamné a crié :

  • A bas la France !

Mais son compagnon, très calme et très conscient, a immédiatement précisé :

  • A bas le colonialisme français ! Vive l’Algérie !

  Le couperet doit glisser en ce moment dans ses rainures d’acier. Une tête de vingt ans a dû déjà tomber. Mais l’immense chœur de la prison a repris le cri de victoire :

  • Vive l’Algérie ! Vive l’Algérie !

 Une voix de taleb, brisée par l’émotion, salue le premier sacrifice par une mélopée bouleversante, reprise dans certaines salles :

  • Allah ou Akbar ! Dieu est grand.

  Puis, dans le silence soudain revenu, nous parviennent du pavillon des femmes les derniers échos de la protestation solidaires de nos sœurs emprisonnées, comme une litanie douloureuse et lointaine :

  • Tahia el Djazaïr ! Vive l’Algérie !

  Pendant une heure encore, interrompue de brèves accalmies, la protestation collective porte sa rumeur indignée dans les coins les plus reculés et les plus sombres. Les édifices lugubres ne sont plus qu’une immense poitrine où des milliers de cœurs battent à l’unisson.

  Et maintenant, c’est fini. Les cinq qui sont partis ne vivront plus que dans le souvenir ardent de tout un peuple. L’un après l’autre, les détenus se laissent retomber sur les paillasses. Une voix s’élève encore :

  • Frères, vous serez vengés !

 Ce soir, cinq voix claires et jeunes manqueront au concert fraternel qu quartier cellulaire. Il n’y aura plus Merzak, ni Mohamed, ni…Je pense aux autres patriotes dont la tête a roulé tout à l’heure dans la sciure, à ces jeunes combattants de l’Algérie privée même de l’honneur de mourir debout, face au peloton d’exécution. Je pense au dernier message de celui de la cellule sept. Quel courage admirable ! Qui était-il ? Djaffar doit pouvoir me renseigner. Fébrilement, je m’accroche aux barreaux :

  • Djaffar !

Pas de réponse. Il n’a pas dû m’entendre.

  • Djaffar ! Djaffar !

Toujours rien.

  Alors, la gorge serrée, je lance un dernier appel, de toutes mes forces, espérant avidement entendre une fois encore sa voix. Alentour je sens que des dizaines d’orteils se dressent, espérant comme moi la réponse attendue…Mais non, toujours rien. Le silence glacial de la mort. Alors nous avons tous compris. Comme Merzak et Mohamed, Djaffar ne répondra plus. La cellule sept était la sienne…

 

 

XIV

 

  Les jours qui suivirent furent marqués par une intensification des préparatifs de l’évasion. Les mouvements des gardiens, leurs habitudes, leur nombre étaient étudiés jour et nuit par des yeux attentifs.

  Des cellules du troisième étage, d’où l’on avait une vue plongeante sur l’extérieur de la prison, et même sur une partie de la ville, l’itinéraire à suivre était mis au point, ainsi que les endroits propices à l’escalade et au passage de murs. La liste du matériel à emporter était établie, le plan minuté dans tous ses détails.

  L’après-midi du 23 octobre, dans la cellule de Mahmoud, Ali résuma la situation :

  • Dans la journée, il y a des rondes régulières toutes les deux heures, de huit heures du matin à si heures du soir. A partir de ce moment, une équipe fait le tour de la prison en permanence, et repasse à son départ environ toutes les demi-heures.

«  Le mieux serait de sortir à quatre heures et demie ou cinq heures de l’après-midi, ce qui nous laisserait un bon moment de tranquillité avant le passage de la ronde. Mais à cette heure-là, même par temps couvert, il fait assez sombre vers six heures. Nous pourrions tenter l’opération à ce moment. Il faudra demander à Djilali de s’arranger pour retarder la fermeture des portes jusqu’à six heure et demie. Ce qui nous laisserait alors un petit délai supplémentaire d’un quart d’heure qui n’est pas à dédaigner.

«  A l’intérieur il n’y a que les gardiens de service, c’est-à-dire deux hommes par étage. On peut facilement les surveiller. Le seul danger réel, avec eux, est le sondage des barreaux. Mais on peut tourner la difficulté, car ils ne font la vérification des fenêtres que tous les deux jours. Alternativement : un jour les cellules de droite et lendemain celles de gauche. Il y a donc pratiquement un jour sur deux sans contrôle. Le sciage des barreaux et l’évasion devront se faire ce jour-là.

  « A la rigueur on pourra commencer le travail la veille de l’évasion. Comme le sondage a lieu vers quatre heures de l’après-midi, on peut scier tranquillement de quatre à six. Cela avancerait les choses. Ais après six heures et la fermeture des portes, stop ! Impossible de bouger. Un homme seul dans sa cellule ne peut s’occuper en même temps du sciage et de la surveillance. Et de plus, il y a le bruit, qui est beaucoup plus sensible la nuit. Pour les gardiens comme pour les voisins de cellule.

  « Pendant le jour à mon avis le danger est moindre…Les cellules sont en général vides. Tout le monde est en classe ou en promenade. Le bruit est moins perceptible. On pourra travailler tranquillement dans l’intervalle des rondes. Deux d’entre nous se relaieraient pour la scie, car le travail sera dur. Les trois autres assureraient la surveillance, en se relayant aussi pour ne pas attirer l’attention. »

  • Tout le monde est d’accord ? demanda Brahim.

Ils hochèrent  affirmativement la tête.

  • Bon, reprit Ali, il y a maintenant la question de l’itinéraire. Je propose que la sortie ait lieu de la cellule de Brahim, qui se trouve au rez-de-chaussée, ce qui facilite tout. Nous tombons sur une petite cour désaffectée, et de là sur les jardins. Il y a deux petits murs de trois mètres environ à franchir. On peut les passer à la courte échelle pour arriver au mur d’enceinte.

« Là, c’est beaucoup plus dur. L’obstacle est de taille. Au moins cinq mètres. Pour passer, je pense qu’on pourrait fabriquer un crochet de fer. On l’attacherait au bout d’une corde et on le lancerait pour essayer d’accrocher l’arête. »

  • Difficile ! intervint Salah. Jai observé le mur de près quand je suis sorti dans la cour. Le cochet sera forcément rudimentaire. Il risque de glisser sans avoir de prise. Pourquoi ne pas prévoir plutôt la formule de la pyramide humaine ?
  • J’y ai pensé ; mais nous ne sommes pas assez nombreux. Une bonne pyramide doit avoir trois étages, ce qui suppose au moins six hommes : trois en bas, deux au milieu et un en haut. Nous ne sommes que cinq.
  • On pourrait peut-être essayer en se mettant à deux seulement en bas avec un au milieu et un en haut. Evidemment ça sera plus difficile, mais on est sûr, de cette façon, d’atteindre le sommet.
  •  Le plus dur sera de faire le troisième étage.
  • Oui, il faut quelqu’un de très résistant et de très souple, qui soit assez grand pour arriver au haut du mur, et pas trop lourd pour les porteurs. Avec Brahim, ça peut aller…
  • Tu plaisante, non ? se récria l’intéressé. Tu ne me vois pas faire l’acrobate ?
  • Mais si, je te vois très bien, au contraire.
  • Et si je n’arrive pas à passer ? J’ai peur.
  • Dans ces moments-là, on a de la force à revendre. Et puis, tu as été moniteur de sports, non ?
  • Il y a longtemps. Je ne suis plus très jeune…
  • Oh ! ça va, grand-père. On te donnera un petit coup de main. Quand tu seras en haut, nous te jetterons une couverture, pour mettre sur les tessons de verre, de façon à te hisser sans te blesser. Puis l’un de nous te lancera la corde. Nous en tiendrons l’extrémité, pour te permettre de descendre de l’autre côté. Une fois en bas, tu tiendras la corde à ton tour, avec l’aide des amis qui nous attendront dehors, et nous passerons tous à tour de rôle.
  • Elle n’est pas mal, ton aide ! acquiesça Ferhat. On n’aurait guère de matériel à fabriquer en dehors de la corde, qu’on pourra tresser avec cinq ou six draps. Seulement, quelle acrobatie !
  • Ah ça, pour sûr, lança Mahmoud, ce n’est pas aussi simple qu’une partie de pêche à la ligne.
  • D’accord pour la pyramide, coupa Ali. C’est plus sûr, je marche.
  • Et si l’on parlait maintenant des hommes ? proposa Mahmoud.
  • Tu veux dire ceux qui doivent participer à l’évasion ?
  • Oui, on est obligés d’être cinq…
  • Et pourquoi pas ? dit Ali, avec une pointe d’inquiétude. C’est nous qui organisons l’affaire, non ?
  • Bien sûr. Mais ce n’est pas une raison pour être les premiers à en profiter.
  • Comment, tu veux en faire profiter les autres ?
  • Pourquoi pas, si l’intérêt de la révolution l’exige ?
  • Y en a marre avec tes grandes phrases, je t’en prie. Je ne vois pas ce que l’intérêt de la révolution, comme tu dis, vient faire dans cette histoire. En tout cas, moi, je refuse absolument d’être laissé pour compte.
  • D’accord, concéda Mahmoud. Mais moi, je n’ai été condamné qu’à cinq ans de prison. Normalement je dois sortir en janvier, c’est-à-dire dans deux ou trois mois. Crois-tu qu’il soit juste, pour deux mois, de prendre la place d’un frère condamné à perpétuité et qui pourrait, s’il était libre, rendre autant, sinon plus de services que moi ?
  • Tu dois sortir dans deux mois ? Mais qui te dis, pauvre enfant, qu’ils vont te libérer ? Il y au moins une chance sur deux pour qu’ils te foutent dans un camp.
  • Admettons. J’aurais toujours une chance sur deux de m’en tirer. Mais, lui, il a deux chances sur deux de rester ici…A moins qu’on ne le fasse sortir à ma place.

Bien à contrecœur, Ali était obligé de se rendre à l’évidence.

  • Et qui serait cet autre que tu proposes ?
  • Oh ! il y en a beaucoup qui feraient l’affaire…Tiens, Akli par exemple. Il a plusieurs années de maquis à son actif.
  • Justement, les frères…Je pensais vous dire…

 Ferhat voulait parler. Mais il paraissait ému et parvenait difficilement à se faire comprendre.

  • Qu’est-ce qu’il y a encore, lui lança Ali, tu ne vas pas nous dire que toi aussi il faudrait qu’on te laisse ?
  • Ce n’est pas l’envie qui me manque de sortir, vous pensez bien, après cinq ans. Mais la vérité, c’est que je vous gênerai plus qu’autre chose.
  • Comment nous gêner ? Qu’est-ce que tu radotes ?
  • Oui, reprit Ferhat avec un peu plus d’assurance, je ne veux pas faire rater l’évasion. Je sais qu’il n’y aura qu’un quart d’heure en tout. Et il faudra des hommes jeunes, costauds, comme Akli. Malgré toute ma bonne volonté, je risque de vous retarder.
  • Nous sortirons tous ensemble ou nous ne sortirons pas ! s’écria Ali en se levant.
  • Assieds-toi, Ali, intervint Mahmoud ? Je t’en prie, cesse de faire du sentiment. Alors, tu serais prêt à faire rater l’évasion de quatre militants pour ne pas en abandonner un seul ?
  • Ce serait une lâcheté !
  • Qu’est-ce qui est mieux : donner au front quatre combattants supplémentaires ou lui laisser cinq détenus de plus        ?

Pour toute réponse, Ali se mit à marcher dans l’espace réduit de la cellule en grognant comme un fauve dans sa cage. Mahmoud reprit :

  • Je crois que Ferhat a raison. Il voit les choses avec lucidité.

Le président de la loudjna lui jeta un regard reconnaissant. S’adressant à Ali, il ajouta :

  • Comprend-moi, frère, ma personne importe peu. Ce qui compte, c’est que la tentative réussisse.

  Il fut finalement décidé que Ferhat et Mahmoud resteraient. Ils seraient chargés d’assurer, de l’intérieur de la prison, la protection de l’évasion. Brahim, Ali et Salah partiraient. Ils prendraient contact auparavant avec Akli pour lui demander de se joindre à eux. Le cinquième participant serait désigné la veille du jour J.

  • Reste à fixer définitivement ce jour, dit Brahim. Pourquoi pas le 1er novembre ? Ce serait notre manière à nous de célébrer l’anniversaire de la révolution.
  • Bonne idée. Seulement les risques seront plus grands car il y aura sûrement une surveillance renforcée ce jour-là.
  • C’est vrai. Mais cette date est tellement symbolique qu’elle mérite bien qu’on prenne un risque supplémentaire. Le problème est de savoir s’il y a un sondage de barreaux ce jour-là.

Ils calculèrent rapidement. On était mardi 23 octobre. Le 1er novembre tombait un jeudi. Aujourd’hui il n’y avait pas eu de sondage dans les cellules à l’aile droite. Il y en aura donc un demain mercredi, puis vendredi, dimanche, mardi et …Diable ! Il y en aura un jeudi aussi. Impossible de partir ce jour-là.

  • Et la veille ? demanda Salah. Pourquoi ne pas partir la veille ? Le mercredi ?
  • Non, répondit Brahim, je pense qu’il faudra que nous assistions jeudi matin à la commémoration du 1 er novembre, avec tous les frères. Nous partirons après.
  • Alors le lendemain vendredi 2 novembre.
  • D’accord pour vendredi. Nous avons encore neuf jours devant nous. Dimanche matin je monterai dans la cellule de Salah, au troisième étage, pour voir avec lui l’endroit exact où nous franchirons le mur. Il nous faudra noter des repères extérieurs faciles à retrouver pour la voiture et les gens qui doivent nous attendre. Je m’efforcerai de les informer le soir même.

  Dimanche, nous commencerons à tresser les cordages. Ca demandera du temps. Il en faut au moins dix mètres pour couvrir la hauteur du mur des deux côtés.

  Pour discuter avec Akli, nous pouvons attendre jusqu’à lundi. Moins il y aura du monde au courant, mieux cela vaudra.

  Mardi nous désignerons le cinquième homme et nous discuterons avec lui.

  Mercredi, mise au point générale de tous les détails avec les cinq partants définitifs.

  Jeudi, après le sondage, nous commencerons à scier. Et vendredi…

  • Dieu vous aide ! conclut Ferhat.

  Ils se séparèrent sur ce souhait.

XV

 

  Après avoir repéré avec Salah l’endroit du mur où le passage devrait s’effectuer, Brahim rédigea à l’intention de Simone une lettre dans laquelle, après de longues salutations et diverses considérations anodines, il glissa le passage suivant :

  « Ce brave Mouloud est souvent distrait. Il est évidemment capable de se rappeler de grandes dates, comme par  exemple l’anniversaire de la révolution. Mais il oubliera facilement que le lendemain même son cousin Bouharrad doit fêter l’anniversaire de son mariage. A ta place, je le lui rappellerais.

  «  Je suis sûr qu’il lui ferait infiniment plaisir s’il allait l’attendre ce jour-là pour allait l’embrasser à la sortie de son travail, le soir après six heures. Je sais bien que le temps est mauvais en ce moment, et que Mouloud n’aime pas la pluie et la grisaille des usines. Mais il peut fort bien s’abriter dans l’immeuble qu’il y a près de l’entrée. Ce sont de petits riens, me diras-tu. C’est vrai. Mais ces petits riens-là entretiennent les bonnes relations familiales. Et ils touchent souvent davantage que les plus riches cadeaux. Or, le rythme de la vie moderne nous entraîne dans un tourbillon tel… »

  Et la lettre se poursuivait sur des nouvelles considérations sentimentales et philosophiques, dont le seul but était de désorienter un lecteur non averti, au cas où le message viendrait à tomber entre des mains étrangères.

  Pour Mouloud, par contre, les indications étaient claires. L’évasion, c’est-à-dire le 2 novembre au soir. Il faudrait les attendre devant un immeuble, à droite de l’entrée de la prison, aux environs de six heures et quart.

Jeudi matin, Brahim se mit à la recherche du vieux gardien qui postait d’habitude ses lettres à l’extérieur. Il ne le trouva pas. L’ancien cheminot ne devait pas être de service. Le lendemain, même absence. Cela devenait inquiétant. Brahim attendait néanmoins le samedi. Toujours rien.

De lus en plus inquiet, et poussé par la nécessité de transmettre sa lettre rapidement, il interrogea un gardien :

  • On ne voit plus votre collègue en ce moment, le petit vieux au doigt coupé. Qu’est-ce qu’il devient ?
  • Ah ! Thomas ? Il est en congé. Je crois qu’il est malade.

  Brahim insista. Il voulait avoir des précisions, essayer de savoir quand le vieux gardien reprendrait son service. Peine perdue. L’homme ne semblait pas au courant.

  Comme la journée de dimanche avait été prévue pour découper les draps et commencer à tresser les cordages, il devint nécessaire de décommander l’opération.

  • Attendons demain, expliqua Brahim à ses compagnons. Je n’ai pas encore réussi à établit la liaison.

  Il s’était fixé une date limite : lundi midi. Si, à ce moment-là, il n’avait pas encore réussi à transmettre la lettre, il deviendrait nécessaire de retarder leur fuite, un délai minimum de trois ou quatre jours étant indispensable à ses correspondants pour prendre les dispositions prévues.

  Le lendemain matin, quand les portes s’ouvrirent et qu’il put enfin sortir dans l couloir, Brahim poussa un soupir de soulagement. La silhouette malingre du vieux Thomas lui apparaissait au rond-point du premier étage. Il était temps. La lettre pouvait enfin partir. Il décida d’attendre le moment où l’homme serait seul pour l’aborder, et se mit à déambuler dans les galeries encore désertes.

 

 

XVI

 

 

  Vers neuf heures, Brahim entendit un gardien appeler Djilali au parloir des avocats. Quelques instants plus tard, le délégué revenait, l’air préoccupé :

  • Quelque chose ne va pas, Djilali ?
  • Si, si, ça va bien ! Mais nous allons avoir du boulot. On vient de m’apprendre qu’une grève de la faim de tous les détenus algériens en France se prépare pour le 1er novembre.
  • Pour le régime politique ?
  • Oui, pour le régime politique et la libération des cinq ministres emprisonnés. Je vais réunir les frères de la loudjna pour les informer et préparer le mouvement.

  Brahim partit immédiatement à la recherche d’Ali et de Salah. La nouvelle était d’importance et pouvait modifier leurs plans. Il les trouva tous les deux dans la cour et leur fit signe de le rejoindre. Cinq minutes après,  les ayant mis au courant de la situation, il ajouta :

  • Je crois qu’il va falloir ajourner notre projet. S’évader à la date prévue me paraît impossible, car, dès le commencement de la grève, ils vont prendre des mesures de sécurité et nous isoler dans nos cellules. Les promenades seront supprimées. Sortir avant le 1er novembre ? Il est trop tard maintenant ; nous n’avons plus que trois jours devant nous. Seule possibilité : attendre la fin de la grève.

  Ils étaient tous obligés d’en convenir.

  • Attendons ! dit Ali. De toute façon, ce n’est que partie remise.

  La grève commença comme prévue le jeudi matin. La veille au soir, on avait ramassé tous les aliments qui restaient dans les cellules pour les déposer dans un local vide. Il fallait montrer à l’administration qu’on ne trichait pas et que rien, pas même un morceau de sucre oublié dans un coin, ne pouvait réduire la portée de la terrible épreuve qui s’engageait ce jour-là dans toute la France.

 Quand les membres de la loudjna passèrent chez lui, Brahim déballa tout ce qui se trouvait encore dans son placard : trois ou quatre biscuits, une boîte de sucre, la moitié d’un paquet de café, et quelques portions de « Vache qui rit ». Il ne garda que ses cigarettes.

  • On pourra fumer, je pense ?
  • Oui, bien sûr, mais tu sais, quand l’estomac est vide…

  Djilali l’informa des dernières dispositions arrêtées par la loudjna : plus de promenade, plus de douches, plus de coiffeur, plus même de soins à l’infirmerie. Refuser tout aliment et tout médicament, quels qu’ils soient.

  • Je passerai te voir le plus souvent possible, ajouta-t-il.
  • Tu pourras sortir ?
  • Oui. Les cellules seront fermées, mais l’administration a autorisé trois membres de la loudjna : Mahmoud, Ferhat et moi, à rendre visite régulièrement aux grévistes, pour voir si tout va bien.
  • Ménage tes forces.
  • J’essaierai. Combien de temps penses-tu que cela va durer.
  • Difficile à dire ! Ce sera certainement assez long, dix ou douze jours peut-être ?
  • Douze jours ? Tant que ça, tu crois ?
  • Oui, l’objectif est sérieux. A mo avis, ils ne lâcheront pas facilement.

  Les premières journées passèrent relativement vite. Chacun avait à cœur de montrer qu’il n’était pas incommodé par la faim. Les jeunes surtout parlaient bruyamment par leur guichet ouvert, chantaient, échangeaient des plaisanteries d’une cellule à l’autre.

  Brahim habitué aux grèves épuisantes des prisons d’Algérie, savait qu’il fallait économiser ses forces. Peut-être aussi sentait-il davantage les désordres organiques qui avaient miné son corps tout au long des dernières années. Dès le premier jour, il s’étendit sur sa paillasse, faisant le moins de mouvements possible, s’efforçant de ne  gaspiller que le minimum d’énergie.

  Le deuxième jour déjà, l’animation était moins grande. Brahim reçut une lettre de sa mère. Il tint longuement l’enveloppe entre ses mains. Le mot « Alger » sur le cachet de la poste faisait battre son cœur à coups redoublés.

     « Mon cher fils…

  « Je pense à toi…Je prie Dieu qu’il te protège…

  « J’espère que tu reviendras bientôt… »

  C’étaient toujours les mêmes mots, les mêmes pauvres mots traduits dans une langue étrangère par un écrivain de quartier et qui, derrière leurs grosses lettres à l’écriture maladroite, cachaient des trésors d’affection.

  Chaque semaine, régulièrement depuis cinq ans, il recevait la même lettre. Et toujours, il était étreint, en la lisant, de la même émotion indicible.

  Pauvre chère maman, restée seule dans leur petite maison de la banlieue d’Alger. Le père mort, les trois fils partis. Et cette lettre chaque semaine, seul lien vivant tissé par-delà la mer.

  Soudain, Brahim pensa que la nouvelle de la grève avait dû se répandre déjà au pays, comme une traînée de poudre. La mère allait encore trembler d’inquiétude. Il se leva, prit du papier et lui écrivit aussitôt :

     « Ma chère maman,

  «  Je vais très bien, je suis en très bonne santé ;

  « Soigne-toi bien pour être en bonne santé toi aussi et

« nous nous reverrons. »

  Il savait combien elle était heureuse chaque fois qu’il évoquait le jour où il reviendrait à la maison.

XVII

 

  Le troisième jour de la grève se traîna interminablement.

  Il pleuvait. La faim commençait à serrer l’estomac. Par la fenêtre aux vitres sales, Brahim observait le ciel gris et bas. Il prit sur sa table un recueil de poèmes de Baudelaire et se plongea dans sa lecture.

  Le quatrième jour, Max lui fit dire qu’il désirait le voir. Djilali, qui allait d’une cellule à l’autre s’enquérir des besoins de chacun, lui communiqua cette demande et ajoute :

  • Je crois que tu devrais y aller tout de suite. C’est sa première grève. Il n’a pas les mêmes problèmes que nous, et il est seul dans sa cellule. On ne peut pas savoir…
  • Je vais monter passer l’après-midi avec lui.

  Djilali lui fit ouvrir la porte de la cellule par les gardiens de service et Brahim monta aussitôt au troisième étage. Max l’attendait. Ils se serrèrent la main en silence et s’assirent l’un près de l’autre sur la paillasse.

  Longtemps, ils restèrent ainsi sans rien dire. Puis Max sortit un paquet de cigarettes de sa poche, en offrit une à Brahim, fuma et finit par dire à voix basse, comme s’il se parlait à lui-même :

  • Moi aussi j’ai besoin de nourrir ma haine !

  Brahim comprit aussitôt. Le jeune Français n’avait jamais songé à abandonner la grève ou à se désolidariser du mouvement. C’eût été faire injure de le penser.

Mais il n’avait pas, il ne pouvait pas avoir les mêmes raisons que ses compagnons d’ajouter les souffrances de la faim aux douloureux problèmes de conscience qui le torturaient en permanence.

  Son engagement, qui n’entachait aucune restriction, avait cependant besoin de justifications nouvelles. Il voulait se convaincre définitivement qu’il avait raison, qu’il ne pouvait pas se trouver ailleurs que là où il était en ce moment, ni avoir une position autre que celle qu’il avait prise.

  Brahim réfléchit. Il fallait être vrai, pour ne pas le décevoir ! Comme s’il lisait dans ses pensées, Max murmura :

  • Parle-moi, Brahim. Parle-moi comme tu parlais l’autre nuit à l’oncle Mouh.

 

 

XVIII

 

  Une jeune fille de seize ans. Presque une gamine. Dans la Casbah d’Alger. Elle s’appelait Baya. Son père, un vieil ouvrier, avait été arrêté et envoyé dans un camp. Son frère était parti dans la montagne. Restée seule avec sa mère, elle voulut travailler à la libération de son pays. Un jour elle se mit à aider les fidayine, c’est-à-dire les vengeurs du peuple, les combattants sans uniforme. Elle fut arrêtée par les parachutistes.

  C’était en mars 1957. L’époque de la bataille d’Alger. Baya fut emmenée en pleine nuit chez les bérets verts, les parachutistes du 1er R.E.P. C’est là que je l’ai vue, au hasard de la nuit. Un bref passage. Une vision rapide. De grands yeux noirs qui lui mangeaient la figure. Un visage d’enfant.

  Dans les sous-sols de la villa Susini, nous étions alors des dizaines à vivre sans nous connaître. De chaque côté d’étroits couloirs, des portes basses, des cellules sombres, de véritables trous creusés dans la terre, sans air et sans fenêtre. Sur chaque porte, un numéro écrit à la craie et la mention « secret ». Personne ne pouvait savoir qui se trouvait près de lui, de l’autre côté du mur. Un silence lourd, comme celui des tombeaux. De temps en temps, le craquement des souliers d’un geôlier. Des bruits de serrures. Quelqu’un qu’on emmène. Des gémissements étouffés. Puis le silence encore plus lourd.

  Cette nuit-là, je revenais de l’interrogatoire. Traîné par deux légionnaires. Ils avaient oublié de me remettre sur la tête la cagoule noire qui nous empêchait d’habitude de savoir où nous étions et de reconnaître les tortionnaires. Je la vis à un tournant du couloir, forme menue et frêle, bousculée par un gaillard deux fois plus grand qu’elle. Une porte qui s’ouvre. Une poussée brusque. Une porte qui se ferme. C’était tout.

  Pauvre petite sœur jetée dans cet enfer lugubre. Une enfant encore. Nous n’étions qu’à quelques mètres l’un de l’autre. Mais comment lui parler ? Comment lui dire un mot de confiance et d’espoir ? Nous n’avions plus la force de crier. Et les cris eux-mêmes se seraient perdus dans ces profondeurs ténébreuses, étouffés comme par de la ouate dans ces cachots qui nous semblaient au bout du monde.

  Une heure passa. Deux heures peut-être. A nouveau, le craquement lourd des souliers. Dans chaque cellule une attente anxieuse. Qui va-t-on demander au garde-chiourme ? Qui va retourner encore à l’interrogatoire ?

  Un bruit de voix étouffé :

  • Donnez-moi le 12 !

  Derrière chaque numéro, il y a une vie humaine, un cœur palpitant, un corps brisé de souffrance.

  Bruits de clé. Silence. Bruits sourds et confus. Et puis un cri terrible, un refus désespéré :

  • Non !

  Et le cri déchirant de l’enfant qui souffre :

  • Yem-ma !...

  Aucun doute possible. C’était la petite Baya. Que lui faisaient ces brutes ? Ses cris, à la fois lointains et proches, nous parvenaient assourdis, résonnaient dans notre tête fiévreuse au rythme saccadé des décharges électriques.

  Les voilà bien, ces civilisateurs, guerriers sans conscience exerçant leur courage sur une enfant désarmée. Longtemps, longtemps ils s’acharnèrent sur elle ; sans scrupules, sans témoins, exigeant qu’elle dévoile le nom et l’adresse de ses frères, des patriotes avec lesquels elle travaillait. Longtemps, déchirés d’impuissance et de haine, nous avons entendu ses cris désespérés.

  Jamais, depuis ce jour, je n’ai revu Baya. Jamais personne d’ailleurs ne l’a revue.

  Simplement, quelques jours plus tard, dans un accès de cynisme, ou un moment d’inconscience, un officier français m’a révélé son sort :

  • C’était, disait-il, une drôle de fille…

  C’était…Donc Baya ne reverra plus jamais les siens. Personne ne saura ce qu’elle est devenue. Et dans leur petit logement de la Casbah, sa mère attendra en vain son retour. Comme des milliers de mères des milliers de disparus de la bataille d’Alger.

  • C’était une drôle de fille, répéta le capitaine Faulques (1) en allumant lentement une cigarette, la petite Baya…

  Que pensait-il exactement ? Debout, les jambes écartées, le regard fixe, avec au fond des yeux comme une lueur de démence, Faulques était le type même de l’aventurier militaire. Solide, énergique, la mâchoire dure, la joue droite barrée d’une large cicatrice ramenée d’Indochine, il avait ce soir-là cette espèce de tendresse cynique que donne quelquefois l’alcool, même aux pires assassins.

  • Eh bien, chapeau ! ajoutait-il dans son langage heurté de « para », elle n’a pas dit un mot, la môme. Elle a craché sur mes gars. Elle a même cherché à se jeter de la falaise…Il a fallu qu’un de mes hommes l’en empêche au dernier moment en lui lançant sa mitraillette dans les jambes.

  Il s’arrête, réfléchit un moment, puis s’emballe :

  • Vous n’avez pas honte d’utiliser des jeunes filles ?
  • Et vous, vous n’avez pas honte de les assassiner ?

  Ses mâchoires se crispent. Ses yeux se rétrécissent. En un éclair, son bras se détend. Il frappe de toute sa force, en plein visage. La table s’est renversée. Lentement, je me relève. Il recommence.

  • Nous défendons la France, hurle-t-il, la France !...

  Brahim parlait dune voix calme, à l’accent métallique, comme insensible à l’émotion. Max était littéralement suspendu à ses lèvres.

  • Mais ne crois-tu pas, demanda-t-il, qu’il était sincère en disant « la France », et que ce mot représentait réellement quelque chose pour lui ?
  • Non, je suis absolument formel. Ce mot n’était pour lui qu’un paravent. Au fond, Faulques avait mauvaise conscience. Il éprouvait le besoin de se rassurer.

  Il avait peur. Davantage même que les hurlements de ses victimes, il redoutait le reproche muet de leurs yeux. Avant de nous brancher sur la magnéto, il commençait toujours par nous recouvrir la tête d’une cagoule.

  • L’honneur, insista Max, qui ne demandait en réalité qu’une dernière confirmation pour chasser définitivement ses doutes, l’honneur militaire, ou tout au moins la conception qu’il s’en faisait, ne penses-tu pas que ce sentiment-là pouvait constituer un mobile suffisant à ses actes ?
  • Tu oublies que l’honneur est un sentiment humain ! Comment veux-tu que des êtres, abaissés à la condition de bêtes fauves, puissent éprouver rien de pareil ?

  A vrai dire, moi aussi, au début, j’avais la naïveté de croire que c’était possible, que Faulques n’était qu’un cas. Je m’accrochais avec véhémence aux images d’Epinal de mes années de collège et de leur littérature faussement humaniste. Je m’entourais d’une barrière d’idéalisme stupide.

  Un jour…Ou peut-être une nuit, je ne sais pas…Nous n’avions plus là-bas aucune notion du temps…Une nuit, après cinq ou six heures de torture, Faulques m’a laissé étendu dans ma cellule au milieu d’une mare de sang. Il avait été éclaboussé et allait sans doute changer son uniforme.

  Dans sa hâte il oublia de refermer la porte. J’en ai profité pour me traîner dehors. Je me suis mis à courir comme un fou dans les couloirs déserts, poursuivi par les geôliers. A un moment j’ai débouché dans une cour à ciel ouvert. C’était la nuit. Il y avait des étoiles au ciel. Comme des témoins fixés là pour l’éternité. Et, au fond de la cour, il y avait une porte vitrée, brillamment éclairée et, derrière cette porte, des officiers français. C’était le mess du régiment.

  Je suis entré, hagard. J’avais l’arcade sourcilière fendue, le nez écrasé. Mon sang dégoulinait de tous côtés. J’étais à moitié nu. J’ai tendu les bras de leur côté et je leur ai parlé avec confiance, comme on parle à des hommes. Je leur ai dit :

  • Messieurs, vous êtes officiers ! Regardez le traitement indigne qu’on nous inflige. Voyez, on déshonore la France !

  Pas un n’a dit mot. J’ai cherché dans leurs yeux une lueur de réprobation, une étincelle d’humanité, aussi vainement qu’on chercherait une goutte d’eau dans le désert. Il n’y avait rien, rien d’autre que la haine, et peut-être aussi chez certains une espèce de pudeur gênée.

  A la fin, l’un d’eux s’est levé. Il s’est approché lentement de moi et m’a donné un grand coup de pied dans le ventre. Il avait quatre galons dorés sur les épaules. Je suis tombé. J’ai crié encore :

  • Messieurs, vous oubliez que ce sont vos ancêtres qui ont pris la Bastille !

Il m’a donné un coup de talon sur la bouche :

  • Ils ont peut-être pris la Bastille, a-t-il dit, mais nous, on vous a pris, vous autres, et on ne vous lâchera pas !...

  Max était livide. Baissant la tête, il murmura :

  • Comme tu dois haïr la France, Brahim !
  • Tu te trompes. Pour moi, la France ce n’est pas Faulques. C’est toi !

  Le jeune insoumis tressaillit. Ses yeux s’emplirent de larmes. Bouleversé, il prit les mains de son ami et les serra longuement dans les siennes, sans prononcé un mot.

  • Tu n’as pas à me remercier, Max ; c’est moi au contraire qui dois te rendre hommage. Ton attitude est plus courageuse que la mienne. Je n’ai fait que défendre mon pays. Et tu défends, toi, le pays et la liberté des autres.
  • Tu me juges trop bien, Brahim, en réalité c’est à la France que j’ai pensé !
  • Mais c’est l’Algérie que tu sers. En t’opposant à Faulques, tu rejoins Baya et ses frères.
  • Parce qu’ils ont raison ! Les rencontres du cœur n’ont rien à voir avec la logique des frontières.
  • Est-ce bien sûr ? Crois-tu que les frontières soient restées à notre époque les barrières traditionnelles dressées par l’histoire entre les hommes ?

  Ils fumèrent encore quelques instants en silence. Puis, quand le gardien frappa de sa grosse clé la porte pour dire à Brahim de redescendre, ils se serrèrent la main.

  • C’est vrai, murmura Max, les vraies frontières passent maintenant à l’intérieur de chaque pays.

 

  1. Devenu colonel de mercenaires dans le Katanga de Tschombé, en 1965.

 

 

XXI

 

  Cette nuit-là, Brahim s’endormit paisiblement.

  Le lendemain, dixième jour de la grève, un médecin et deux infirmiers visitèrent toutes les cellules. Ils allaient désormais passer chaque jour pour examiner les grévistes. Les plus déficients étaient immédiatement acheminés sur l’hôpital, soumis à des injections de sérum et à une alimentation médicale forcée. Le premier, Benhamed fut emmené, malgré sa pauvre résistance.

  Brahim, comme les autres détenus, refusa de se laissa examiner.

  • Nous reviendrons, lui dit le médecin, nous reviendrons jusqu’à ce que vous soyez plus en état de dire non !

  Le lendemain, deux nouveaux grévistes furent emmenés. Puis trois autres le douzième jour. Les plus faibles sombraient peu à peu dans l’inconscience, ou s’évanouissaient d’inanition.

  Par un miracle de volonté, Brahim arrivait à tenir. Il s’efforçait même d’accomplir chaque matin quelques-uns des menus gestes qui font la vie de tous les jours : se lever, se laver, se passer un peigne dans les cheveux, s’asseoir. Mais il le faisait de plus en plus difficilement, traînant ses jambes flageolantes.

  Une lassitude immense le gagnait, le poussant à s’étendre, à dormir, à s’abîmer dans les profondeurs du sommeil ne venait plus. La sensation dévorante de la faim dominait tout. La faim…Il était devenu impossible de penser à autre chose. Tout son corps appelait irrésistiblement la nourriture. Toutes ses pensées tournaient autour des aliments.

  La lecture elle-même devenait intolérable : quel que fût le livre qu’il prit, et comme par un fait exprès il était tôt ou tard question de déjeuner, ou de dîner, ou de la devanture d’un restaurant, ou de l’étalage d’un marchand de fruits, ou de la boutique d’un boulanger, ou des bonnes odeurs d’une cuisine.

  Cela devenait insupportable. Son imagination fiévreuse, excitée par le jeûne prolongé, lui représentait malgré lui les plats les plus savoureux, les mets les plus exquis, aiguisant encore les morsures de la faim. Les phrases les plus inoffensives, les mots les plus anodins prenaient des allures singulières.

  Il lisait par exemple : «  La vache broutait dans le pré ». La vache ? Immédiatement, il voyait un grand seau rempli à ras bord de lait crémeux et tiède. Ou bien un énorme gigot de vache, appétissant et juteux.

  Il lisait encore : «  Le paysan rentra chez lui ». Chez lui ? Un immense buffet à provisions se présentait aussitôt à ses yeux délirants. Il voyait le paysan ouvrir le buffet…Ou plutôt non, le paysan était trop lent ; il devançait, il prenait impatiemment sa place, il se précipitait lui-même vers le buffet et s’extasiait devant les victuailles de toutes sortes : les œufs, les fromages, les fruits, les pains qui étaient entreposés à l’intérieur.

  Ah manger ! Manger n’importe quoi, bon ou mauvais, chaud ou froid, salé ou fade. Manger. Arrêter cette torture permanente. Faire cesser les déchirements atroces de son ventre…

  Quinzième jour. C’était sa plus longue grève. A Alger deux ans plus tôt, il avait tenu deux semaines. L’administration avait réussit alors à briser le mouvement. A coups de matraques et en faisant intervenir le CRS. Cette fois, son record était dépassé. Mais il fallait tenir encore. Il fallait vaincre !

  Sa tête tournait, tournait. Sa gorge était sèche, sa bouche amère. Quand il se levait maintenant pour aller s’humecter les lèvres au robinet, il lui fallait appuyer ses deux mains sur le mur pour ne pas tomber.

  Seizième jour. Maintenant, il sentait fondre sa matière vitale. C’était comme si un monstre le dévorait irrésistiblement de l’intérieur. Ses intestins se tordaient. Sa chair elle-même semblait se dissoudre.

  La vie le fuyait. Il le sentait. La vie le quittait doucement, goutte à goutte, mais d’une manière inexorable. Bientôt, il ne pourrait plus se lever, mettre un pied devant l’autre. La faiblesse allait le clouer à sa paillasse.

  Il eut soudain envie de se regarder dans un miroir, d’avoir un dernier tête-à-tête avec lui-même. Il se leva, se traîna jusqu’au lavabo, s’appuya sur le mur et se redressa péniblement pour atteindre la hauteur du miroir. L’image qu’il vit l’effraya. Une barbe noire, drue et sale. Des yeux caverneux. Des cheveux hirsutes. Un teint verdâtre.

  Il sentit monter en lui une bouffée de chaleur, comme une sensation d’étouffement, et eut envie de se rafraîchir à l’eau froide. Il ôta sa chemise. Ses côtes saillaient lamentablement sous le tricot trop large. La cellule se mit alors à tourner autour de lui comme un manège de chevaux de bois. Epuisé, il retomba sur le sol.

  Quand il revint à lui, il grelottait de froid. Il lui fallut de longues minutes pour parcourir les trois mètres qui le séparaient de sa paillasse. Le soir même, la fièvre faisait son apparition. Tenir…Tenir…Tenir…Il se répétait ces mots interminablement. Il les voyait danser devant lui en lettres flamboyantes. Depuis plusieurs jours déjà le sommeil l’avait complètement abandonné.

  Ses yeux grands ouverts fixaient obstinément la lumière jaunâtre de la lampe. Il n’y avait plus maintenant que le dépérissement inexorable de son organisme et sa volonté farouche de vivre. Dans sa conscience déjà obscurci, en proie au délire de la fièvre, seul cet antagonisme irréductible était encore présent.

  Seul il lui donnait, chaque fois que le grincement des clés dans la serrure annonçait la visite du médecin, la force de se redresser et de dire : «  Je vais bien », pour éviter la civière qui marquerait sa défaite.

  Les deux tiers des grévistes étaient déjà hospitalisés. Il les imagina, inertes, au milieu des draps blancs, subissant à leur insu les injections qui allaient leur rendre quelque souffle de vie.

  Il se sentait léger, comme si la pesanteur n’existait plus pour lui, mais épuisé et sans force. Lentement, il leva la main à la hauteur de ses yeux et se mit à l’observer avec intérêt, comme on examine un objet inconnu. C’était bien sa main pourtant. Mais il avait l’impression de voir quelque chose d’étranger, un objet appartenant à un autre. Quelle chose admirable qu’une main ! Celle-ci était décharnée et diaphane. Il se rappela les cadavres qu’il avait vus. Leurs mains avaient la même pâleur…Oui, c’était bien cela, la pâleur de la mort.

  Allait-il mourir lui aussi ? Il s’efforçait de trouver calmement une réponse à cette question. Mais sa raison se mettait à divaguer, sa vue s’obscurcissait et il nageait dans un océan de ténèbres.

  La faim, la fièvre et le sommeil, mêlés dans un corps à corps farouche, avaient fait de son organisme un champ de bataille acharné. Plus rien n’était clair en lui. Son cerveau même fonctionnait de façon anormale, comme un moteur tournant à vide. Les images s’y succédaient au rythme étrange du cinéma au ralenti. E quelles images ! Un tourillon ininterrompu de visions chaotiques. Une sarabande effrénée de tableaux de couleurs, de visages ; des morts et des vivants. Des amis et des ennemis. Des inconnus et des proches…

  Le visage doux et triste, rayonnant d’amour, de sa mère. Le rictus hideux du capitaine Faulques. Le sourire serein de l’oncle Mouh. Les caves lugubres de Susini. Les gamelles fétides de Serkadji, piscines gluantes où baignaient les cafards et les charançons…Charançons…Charançons. Insectes dégoûtants qui craquaient sous les dents puis grossissaient, grossissaient sous la lumière insupportable qui lui vrillait le crâne.

  Et quelquefois des images plus douces. Des souvenirs d’enfance. Les rues de la Casbah. Les yeux pleins de lumière de son premier amour d’adolescent. L’école primaire et ses bonnes odeurs d’encre et de vieux cahiers.

  Ah l’école !...Ce souvenir-là avait sur lui l’effet d’un baume apaisant.

  Il se rappelait surtout l’école de la Redoute. Il était assis au deuxième banc à droite, à côté d’un camarade espiègle et turbulent qui s’appelait Didouche. Mourad Didouche. C’étaient les seuls « indigènes » de la classe. Et les petits Européens n’aimaient pas les indigènes.

  Le soir, à la sortie des cours, Brahim était assailli à coups de cartable dans les terrains vagues qui entouraient l’école, il n’avait qu’à se mettre à hurler : ya Mou-ra-d ! pour voir aussitôt son ami accourir et se jeter comme un bolide au milieu de la meute.

  Au fait, c’est bien à partir de ce moment-là qu’ils avaient commencé à comprendre que quelque chose d’irréductible les opposait aux « autres » ; que Ferringo, Merceron et Sanchis ne voudraient jamais avoir quoi que ce soit de  commun avec eux, et que Mme Martin elle-même, la belle institutrice dont la voix envoûtante les guidait chaque jour vers des enchantements et des découvertes renouvelés, n’était après tout qu’une étrangère.

  Plus tard, quand ils allaient lire en cachette au bois des Arcades les petits numéros clandestins de « la Nation algérienne », et qu’ils butaient sur des mots compliqués : impérialisme, colonialisme, exploitation, il ne fallait pas longtemps pour mettre sur chaque mot un visage ou une irréfutable illustration d’enfant. La grande villa de Merceron et le taudis misérable où ils s’entassaient avec toute leur famille, rue des Mimosas. Les goûters appétissants et le ventre déjà rebondi de Sanchis et leur estomac toujours tiraillé par la faim.

  La faim…La faim…Toujours la faim ! Cette sensation obsédante était pour Brahim comme la marque ineffaçable de sa vie. Il avait toujours vécu avec la faim ; et maintenant il allait en mourir.

  Allez, Brahim, prépare-toi. C’est ton tour…Viens, tu vas rejoindre les enfants de la Redoute. Tu vas retrouver Mourad, Gacem, Djaffer et tous les autres… Laisse-toi aller. Ferme les yeux…Ferme les yeux…Ferme les yeux, voyons ! Il n’y a plus qu’eux qui te rattachent au monde…Il n’y a qu’eux qui vivent en toi, Brahim.

  Dieu, comme ils brûlent, tes yeux ! On dirait qu’ils veulent s’accrocher aux murs, ou aux barreaux de la fenêtre…Tu ne veux pas mourir, n’est-ce pas ? Tu ne veux pas. Je m’en doutais. Alors, je viens…Entends la porte qui grince, je viens…

 

XXII

 

  Il reprit conscience en sentant une fraîcheur inaccoutumée sur son front brûlant de fièvre. Ferhat était là, qui l’aspergeait d’eau froide. La bronchite qui enflammait sa poitrine depuis trois jours souleva ses côtes décharnées d’une toux sèche.

  • C’est toi, Ferhat ?
  • C’est moi, Brahim. La grève est finie, nous venons de recevoir un télégramme des avocats.
  • C’est vrai ?
  • Oui, c’est vrai.

  Ils parlaient tous les deux avec peine, remuant difficilement leur langue pâteuse.

  • Tu es sûr que le télégramme n’est pas un faux ? Que ce n’est pas une manœuvre de l’administration pour briser la grève ?

Absolument. Nous avons pu voir le journal. Il dit que des pourparlers sont en cours et qu’une solution est en vue. Cette solution a dû intervenir dans le courant de la nuit.

  • C’est une victoire ?
  • Je crois. Nous aurons des précisions dans la journée.
  • Alors nous reprenons ?
  • Oui. On va servir tout à l’heure un bol de bouillon. C’est tout ce que nous pourrons prendre aujourd’hui. Le médecin a prescrit une réalimentation très lente pour éviter les accidents. Il paraît que notre appareil digestif est complètement desséché et qu’il faut le réhabituer progressivement à fonctionner.

   Ah ! ce bol de bouillon ! Quel délice ! Brahim le buvait à petits coups, humant son arôme, savourant lentement chaque gorgée comme un élixir de vie. Jamais rien ne lui avait semblé aussi bon.

  Le lendemain, une tasse de lait accompagnait le bouillon de légumes. Brahim put avaler en outre quelques cachets pour soulager l’inflammation de ses poumons. La vie reprenait ses droits. La chaleur recommençait à courir avec le sang le long de ses artères.

  Le troisième jour, Ali descendit le voir. Dieu, qu’il était maigre ! C’est à peine si, au premier coup d’œil, il put le reconnaître. Son ami flottait littéralement dans une veste devenue immense. On eût dit un petit garçon à grosse barbe noire portant des vêtements trop grands pour lui.

  • J’étais impatient de te voir, lui lança Ali en riant, et de m’assurer qu(on ne t’avais pas encore enterré !

«  Je viens de me peser à l’infirmerie, ajouta-t-il, j’ai maigri de quatorze kilos. Dire qu’il y a des gens qui font des pieds et des mains pour reprendre la ligne ! »

  • Il y a en tout cas une chose que tu n’as pas perdue, répondit Brahim en souriant faiblement. Ton énergie.
  • C’est le lait et les biscuits de ce matin qui l’ont ranimée. Crois-moi, elle avait foutu le camp aussi, cette garce, et j’ai bien cru ne plus la revoir. Mais toi, qu’est-ce que tu es devenu pendant tout ce temps ?
  • Moi, j’ai bêtement attrapé une bronchite. C’est surtout cela qui me gêne maintenant. Il va falloir que je me soigne sérieusement pour être remis sur pied très vite.
  • Tu parles. Très vite est le mot. C’est que nous allons reprendre nos projets.
  • Commençons par reprendre d’abord les kilos perdus. Le reste viendra plus facilement après.

  Brahim fut long à guérir. Huit jours après la fin de la grève, alors que l’alimentation était redevenue normale, il continuait à tousser et à frissonner de fièvre. Il était d’une maigreur effrayante : à peine cinquante kilos au lieu des soixante-deux qu’il pesait avant la grève.

  Néanmoins la nourriture qu’il absorbait régulièrement lui rendait des forces. Il avait pu se lever, se raser, se laver dès le troisième jour. Après Ali, Salah était sorti. Quant à Mahmoud, il avait été très éprouvé lui aussi et restait encore couché. Mais les hospitalisés étaient revenus. Si bien qu’une semaine à peine après la terrible épreuve les classes recommençaient à fonctionner.

  Salah, Brahim et Ali décidèrent pourtant d’un commun accord de reporter leur évasion à la mi-décembre. La tentative exigeait en effet tant d’efforts physiques qu’il valait mieux se donner un délai supplémentaire de deux ou trois semaines pour récupérer le maximum de forces.

 

 

XXIII

 

  Comme il fallait s’y attendre, Ali accepta avec joie de participer à l’évasion. Au début, il ne voulait pas y croire. Il avait peine à admettre que ce soit lui qui ait été choisi, parmi tant d’autres qu’il estimait plus méritants.

  • C’est vrai ? Vous ne vous moquez pas de moi ?
  • Est-ce que nous avons l’air de farceurs ?
  • Nous t’avons choisi en toute connaissance de cause, lui expliqua Ferhat. Tu as des qualités indispensables pour une affaire de ce genre. Et de plus, tu peux rendre de grands services à l’organisation.
  • Je suis à votre disposition !

  On était ce jour-là mardi 14 décembre. Rendez-vous fut pris pour le lendemain mercredi.

  • Viens tout de suite après le sondage de l’après-midi, vers quatre heures. On commencera immédiatement à scier. Pour le reste tu n’as pas à t’inquiéter, tout est prêt.

  Pour le cinquième participant, les choses allèrent encore plus vite. Les trois amis, après s’être concertés avec Ferhat et Mahmoud, avaient retenu le nom de Sadek, un jeune étudiant algérois que les hasards des transferts avaient fait échouer, on ne sait trop comment, à Angers. Sadek ne parlait pas beaucoup. Il ne fréquentait pratiquement personne, ne quittant sa cellule que pour de courtes promenades dans la cour. Mais il était sérieux, réfléchi et homme de parole. Avec lui, une décision prise était déjà à moitié appliquée.

  Brahim et Ali se rendirent mercredi matin dans sa cellule. Ils le trouvèrent en tricot de peau, occupé à sa toilette.

  • Nous allons nous évader, lui dit Brahim sans préambule. Veux-tu te joindre à nous ?

  Le jeune homme ne bronche pas. Il prit sa serviette et s’essuya lentement le visage, puis les mains. Cela lui donnait le temps de rassembler ses idées et de réfléchir avant de répondre.

  • Pour quand ? demanda-t-il enfin.
  • Demain.

  Cette fois-ci il eut un tressaillement imperceptible.

  • Si vite ? s’étonna-t-il.
  • Tout est prêt. Il n’y a plus qu’une place libre dans le convoi.
  • Alors c’est d’accord, je la prends !
  • Donne tes draps ! dit Ali, qui ne perdait jamais son temps en commentaires inutiles.
  • Mes draps ? Pourquoi faire ? interrogea l’étudiant un peu naïvement.

  L’ancien terroriste ricana.

  • Pour en faire des confitures, pardi ! Tu crois sans doute qu’on va passer les murs en voletant, comme les petits oiseaux ? Donne tes draps, je te dis. Ce soir, tu dormiras dans tes couvertures. Et pour demain, tu n’as pas à te faire de bile : ou tu seras couché comme un pacha dans un bon lit douillé, ou tu te frotteras les côtes sur le ciment d’un cachot. Dans les deux cas, pas besoin de draps !

  Sadek s’exécuta sans rien dire. Il recouvrit ensuite la paillasse avec ses couvertures et plaça une serviette sur l’oreiller. Ali plia soigneusement les draps, les roula dans un journal et se rendit aussitôt chez Salah, occupé depuis déjà trois jours à tresser la corde.

  • A cet après-midi, quatre heures, dans ma cellule ! dit Brahim en sortant à son tour.

  Ils furent tous exacts au rendez-vous. Ali et Brahim avaient déjà fait sauter le ciment du plancher avec une petite plaque de métal. Patiemment, utilisant un fil de fer recourbé, ils avaient ensuite ramené à eux le paquet repoussé au fond du trou lors de la grève.

  Les larmes étaient intactes. A peine ternies par l’humidité et la poussière. C’était de l’acier de bonne qualité. Ali les caressa amoureusement :

  • Braves petites ! Elles ont attendu gentiment dans leur bon petit coin bien tranquille…Mais dis donc, ajouta-t-il en se tournant vers son ami, tu leur as trouvé une cachette sensationnelle, à ces fillettes. Et du ciment, par-dessus le marché ! comment as-tu fais ?
  • Le ciment, ce n’est pas moi, c’est le maçon ! répondit Brahim.

  Et, riant de l’ahurissement de son compagnon, il lui expliqua ce qui s’était passé le soir de l’invasion des souris.

  • Eh bien, nous l’avons échappé belle ! s’exclama Ali, en s’efforçant de reboucher la fente du plancher.

  Quand les deux gardiens de service passèrent pour le sondage des barreaux, ils échangèrent avec eux les plaisanteries coutumières :

  • On vient dire bonjour à la fenêtre !
  • Ne tapez pas trop fort, il y a un barreau qui est coupé !
  • Alors, c’est pour ce soir l’évasion ?
  • Oh non, on est trop bien ici, on ne peut pas vous quitter comme ça !

  C’était devenu traditionnel. A deux ou trois mots près, les mêmes phrases étaient échangées régulièrement tous les deux jours. On ne faisait plus attention. Un des gardiens grimpait sur une petite échelle, tapait avec une tringle de fer sur chaque barreau, pour en vérifier la résonance et en éprouver la solidité, puis ils repartaient tous les deux. Ils repartirent ce soir-là comme tous les autres soirs, sans méfiance particulière. Mais ils étaient à peine sortis qu’Ali tirait les lames de dessous sa veste.

  • On y va ?

  Il avait été contenu que Salah et Ali s’occuperaient de scier. Brahim devait s’installer au guichet de la cellule et feindre de discuter avec Sadek et Akli, debout à l’extérieur. De toute façon, si un importun arrivait, les scieurs auraient le temps d’être avertis et d’interrompre le travail.

  • Allons-y ! répondit Brahim.

  Sadek et Akli sortirent et se placèrent devant la porte, de l’air le plus naturel possible, l’un tourné vers la gauche, l’autre vers la droite, de façon à surveiller toutes les allées et venues de la galerie.

  Salah prit une lame. Il entoura les deux extrémités de vieux chiffons, pour en faciliter le maniement. Pendant ce temps, Ali grimpait sur un tabouret et regardait par la fenêtre. Il n’y avait rien dans la petite cour extérieure. Pour en être plus sûr, il fixa un morceau de miroir cassé sur une baguette ramenée du jardin et l’avança au-delà des barreaux comme un rétroviseur. La petite glace ne renvoya que l’image d’un vieux mur couvert de mousse. C’était la même chose de l’autre côté.

  • On peut y aller ! dit-il à son compagnon.

  Salah passa un peu d’huile sur la lame. Il attaqua le premier barreau. Le grincement du métal les fit sursauter. Il était beaucoup plus fort que prévu, et résonnait dans le silence de la cellule avec une intensité aiguë.

  • Tu en fais du vacarme ! maugréa Ali.
  • Je voudrais bien t’y voir, toi Tu crois peut-être que je découpe une motte de beurre ?
  • Essaie avec de la craie, pour voir ! il paraît que c’est bon.

  Salah frotta un morceau de craie sur les dents de la scie et reprit son travail. Le bruit s’était adouci, mais restait néanmoins très perceptible.

  • Vous entendez ? demanda Brahim aux deux hommes de l’extérieure.
  • Pas grand-chose !

  Dans la rumeur confuse de la galerie, on n’entendait presque rien. Le danger pouvait venir cependant des cellules voisines. Ils eurent soudain une idée.

  • Le poste ! s’écrièrent-ils ensemble. Il faut mettre en marche le poste !

  Depuis la grève de la faim, ils avaient le droit d »utiliser des postes à transistors. Brahim en avait reçu un d’un groupe d’amis, quelques jours plus tôt. Ali tourna le bouton, et le grincement de la scie fut aussitôt recouvert par les accents entraînants d’un air de jazz.

 

XXIV

 

  Sadek faisait bonne garde. L’idée de le mettre devant la porte était bonne. Son air absorbé et son mutisme rebutaient les promeneurs désœuvrés, tous ceux qui, n’ayant rien à faire, traînaient leur ennui interminablement d’une cellule à l’autre, cherchant à tuer le temps en échangeant à droite et à gauche quelques plaisanteries insipides.

  Cependant la station debout prolongée de l’ancien étudiant et de son compagnon allait devenir assez rapidement suspecte. La plus petite dérogation aux habitudes se remarque vite en prison.

  • Qu’est-ce qu’ils font ces deux-là devant la porte ? Ca fait au moins une heure qu’ils sont plantés comme des biquets ! Pourquoi n’entrent-ils pas dans la cellule ?

  Les plus curieux commençaient à se poser ces questions et, de loin, observaient avec un étonnement grandissant le manège des deux hommes.

  Aussi, dès cinq heures et demie, Brahim demanda-t-il à ses amis d’arrêter le travail. Une bonne partie du barreau avait été entamée, malgré de nombreuses interruptions dues aux alertes.

  Sadek et Akli entrèrent.

  • Il va falloir autre chose pour demain ! dirent-ils.
  • Oui, on y réfléchira. Pour l’instant remettons tout en ordre !

  Il y avait des tâches d’huile par terre, des morceaux de craie, des journaux froissés et de vieux chiffons. Un rapide nettoyage fit place nette. Les scies furent soigneusement emmaillotées dans leur bande de gaze et dissimulées dans la paillasse.

  Akli admira le travail. Une large fente coupait le barreau à sa base. Il était inutile de scier le haut. Le métal était simplement enfoncé dans une alvéole de béton et il suffirait, une fois le travail fini, de secouer vigoureusement le barreau pour le tirer de son trou.

  • Mais ça brille ! remarqua-t-il. Cette nuit les rondes risquent de s’en apercevoir à la lumière des projecteurs.
  • C’est prévu ! lui répondit Ali, qui malaxait de petites parcelles de savon pour en faire une pâte. Je prépare en ce moment le camouflage.

  Il saupoudra la pâte qu’il venait de pétrir avec de la cendre de cigarette, prélevée dans une boîte de conserves utilisée comme cendrier. Avec le mélange brunâtre ainsi obtenu, il enduisit le bas du barreau jusqu’à faire disparaitre la trace brillante. Le métal avait revêtu la même teinte uniforme de rouille. Et il fallait maintenant regarder de très près, pour reconnaître la place exacte de l’entaille.

  Cependant, la rumeur de l’évasion ne pouvait manquer de prendre une certaine consistance. Il fut décidé le lendemain matin que Brahim resterait couché, feignant la maladie. Ali, que tout le monde avait l’habitude de voir dans la cellule, se tiendrait à l’intérieur, le dos appuyé contre la porte. Il aurait pour mission d’interdire l’entrée et d’obstruer en même temps de son corps le guichet et le judas.

  De cette façon, aucune surprise n’était à craindre. Tout visiteur serait obligé de s’annoncer d’abord, en frappant à la porte. Et Sadek, debout à l’entrée, en profiterait pour vérifier l’identité du personnage.

  Salah et Akli, pour cette nouvelle séance de travail, devaient se relayer au sciage.

  Le jeune sétifien avait apporté la corde avec lui. Comme cela faisait un ballot énorme, il avait été contraint de la couper en deux et de faire deux voyages, pour ne pas attirer l’attention. Le gros paquet, renoué, prêt à servir, se trouvait à présent sous le lit de Brahim. Ce dernier, couché, la tête entourée d’un bandeau, n’avait pas grand mal à simuler la maladie. Il était encore presque aussi pâle et amaigri qu’au lendemain de la grève de la faim.

  Le travail reprit, sous la voix protectrice du speaker de Radio-Paris. Mais il fut plus lent et plus difficile que la veille. Les visites se succédaient en effet sans interruption. Il y eut d’abord des curieux, vite renvoyés. Puis la cantine de tabac, les détenus de corvée pour le ramassage des gamelles, le préposé aux soins, le vaguemestre.

  Brahim reçut deux lettres. La première d’une cousine de Beni-Mansour, une gamine à peine sortie de l’école qu’on avait mariée malgré elle à un homme qu’elle ne connaissait pas, et qui lui écrivait pour le mettre au courant de son malheur.

  • Vivement l’indépendance, qu’on puisse changer tout ça ! murmura-t-il en grimaçant.

  La seconde lettre était de Mouloud. Dans un style aussi volontairement maladroit que la fois précédente, son correspondant lui souhaitait bonne fête. Il lui annonçait qu’on attendait avec impatience son retour.

  • On nous attend les gars ! dit-il pour encourager ses amis, en brûlant les deux lettres qu’il venait de recevoir, comme il avait déjà brûlé la veille tous ses papiers personnels.

  La scie reprit son grincement régulier, en s’interrompant cependant chaque fois qu’on frappait à la porte. Ce qui ralentissait le travail et impatientait les cinq amis.

  Il y eut l’oncle Mouh, inquiet de ne pas voir Brahim dans la cour, Mounir, Max, d’autres encore. Chaque fois, Ali répondait aux visiteurs que son ami était couché et qu’il valait mieux le laissait se reposer jusqu’au lendemain matin. Il y eut même Moussa et Mahieddine, qu’on n’avait pas revus depuis l’assemblée mémorable de la semaine précédente et qui, sûrs maintenant que quelque chose se préparait, venaient sous prétexte de réconciliation «  dire bonjour à Brahim » et glaner par la même occasion quelques renseignements.

  Mal leur en prit, Ali,  déjà indisposé par les dérangements continuels, n’était guère d’humeur à supporter leurs sourires hypocrites.

  • Foutez le camp, bande de jésuites ! s’écria-t-il, hors de lui. C’est vous qui l’avez rendu malade, et vous venez maintenant vous intéresser à sa santé.

  La porte ne s’ouvrit ce matin –là que devant Ferhat et Mahmoud, avec qui il fallait mettre au point les derniers détails, Brahim les invita à voir Djilali. Il fallait lui faire retarder le plus longtemps possible la fermeture des portes, après six heures du soir. Il leur demanda aussi de prendre contact avec Max et Mounir, dont l’aide pouvait leur être précieuse, en particulier pour la surveillance du chemin de ronde par la fenêtre de Max.

  • N’oubliez pas : allumer en cas de danger, éteindre immédiatement si la route est libre.
  • D’accord ! Nous serons nous-mêmes dans les environs. En cas de coup dur, on  ne sait jamais.
  • Ça devient de plus en plus nécessaire, gronda Ali. Cette cellule attire les gens aujourd’hui comme le miel attire les mouches.

  XXV

 

 

  A midi, le second barreau n’était qu’à moitié scié. Comme le premier. Ils commençaient à prendre du retard. Fait plus grave : deux des scies s’étaient tordues sous les efforts maladroits d’Akli, peu habitué à ce genre de travail. Il n’en restait plus qu’une intacte. Une seule scie pour terminer les deux barreaux.

  Salah descendit de son tabouret, ruisselant de sueur :

  • Ouf !...soupira-t-il, en étirant les bras, c’est pénible ! j’ai les épaules complètement endolories. Et les mains alors, n’en parlons pas. C’est qu’elles glissent, ces garces de lames, il n’y a pas de prise et les chiffons ne tiennent pas.
  • Plains-toi ! grogna Ali ; tu voulais peut-être qu’on t’envoie un atelier de forgeron, avec tout son appareillage ?

  Salah essuya la sueur sur son front et se lava les mains au robinet.

  • Nous reprendrons à deux heures et demie, dit-il, quand ils ouvriront les portes. Nous aurons encore trois bonnes heures devant nous. C’est bien le diable si on n’y arrive pas.

  L’après-midi, Ali remplaça Akli au sciage. Salah, bien que fatigué, décida de continuer. Il avait travaillé pendant un an comme apprenti chez un menuisier de Sétif. Mais la faction d’Akli devant la porte se révéla pénible, malgré le renfort de Sadek. Le bruit de l’évasion semblait maintenant courir la prison.

  Il ne se passait plus cinq minutes sans qu’un importun vînt cogner au guichet. Il était clair que, des cellules voisines, on avait entendu le grincement de la scie. Et chacun venait se rendre compte, à la fois pour satisfaire sa curiosité et pour tenter d’obtenir une place dans le convoi.

  Jamais on ne s’était autant intéressé à la santé de Brahim, et, à plusieurs reprises, le faux malade fut obligé de se lever lui-même pour demander qu’on le laisse en paix.

  • Il faudra que nous barricadions la porte au moment du départ ! dit-il, sans quoi il risque d’y avoir une invasion.

  L’énervement commençait à les gagner. Vers cinq heures le second barreau n’était encore qu’aux trois quarts entamé.

  • Nous n’y arriverons pas ce soir ! rugit Ali, crispé par l’effort et la fatigue.

  Juste à ce moment, sous une poussée plus brusque, la scie, mal engagé dans l’entaille, se rompit avec un bruit sec. C’était leur seul outil encore intact. Un instant, on crut qu’Ali allait avoir une crise de nerfs. Le sang lui monta au visage. La cicatrice de sa joue devint toute noire. Ses mains se serrèrent convulsivement sur les deux morceaux de métal…Mais il se domina et redescendit de son tabouret en jurant.

  • C’est foutu ! dit-il en s’affolant sur le lit.
  • Non ! intervint Salah, on peut continuer avec les deux morceaux. Ça ira plus doucement, mais on peut !

  Et sans attendre, arrachant les fragments de lame des mains de son camarade, il se remit au travail. Sa ténacité stimula les autres. Akli prit le second fragment et grimpa sur le tabouret à côté de lui pour essayer d’agrandir l’entaille du premier barreau.

  Malgré leur position incommode, ils s’acharnèrent l’un et l’autre. Le grincement reprit, plus sourd et comme essoufflé. Le mouvement de va-et-vient des scies ne s’effectuait plus que sur deux ou trois centimètres. Quelques dents seulement pouvaient mordre le métal. Cela devenait une affaire de patience et d’obstination. Mais les deux hommes rivalisaient d’ardeur. Il fallait huiler les morceaux de lame, passer la craie, serrer le court morceau de métal au creux de leurs mains endolories et saignant par endroits.

  Au bout d’un certain temps Salah, fatigué, eut un geste maladroit et son fragment de scie se brisa à son tour. La malchance les poursuivait. Ils se regardèrent avec consternation, prêts à pleurer de rage. Allaient-ils échouer si près du but ?

  • Mais j’y pense ! s’écria brusquement Ali en se frappant le front, et l’héritage de Mokrane ? C’est le moment ou jamais de le mettre à l’épreuve.

  Enlevant aussitôt sa veste, il en palpa nerveusement la doublure et en tira, après quelques tâtonnements, la mince tige d’acier qu’il y avait dissimulé un mois plus tôt à la demande de Brahim.

  • C’est avec les vieux outils qu’on fait le meilleur ouvrage, dit-il en tendant l’instrument à Salah.

  Ce dernier s’en saisit avec empressement.

  • Cette fois ça va marcher, s’écria-t-il. Tu aurais quand même pu y penser plus tôt.

  Effectivement la petite lame de Mokrane, en dépit de ses dimensions réduites, faisait merveille. Un millimètre après l’autre le travail avançait. Une fine poussière d’acier tombait maintenant d’une façon régulière en particules imperceptibles. Mais un temps précieux venait d’être perdu.

  Ali avait repris la garde devant la porte en compagnie de Sadek. Brahim réfléchissait :

  • De toute façon, se disait-il, nous ne terminerons pas ce soir. C’est impossible. Il ne reste plus que vingt minutes devant nous. Même si le second barreau est achevé –ce qui n’est pas du tout sûr –il resterait une grosse partie du premier. En admettant même que Djilali puisse retarder la fermeture des portes jusqu’à six heures et demie, et que nous terminions le travail à ce moment-là, il nous ne resterait plus de temps pour l’évasion proprement dite. Nous serions immanquablement repris dans les jardins. Et même si nous arrivons dehors –une chance sur dix que ça se produise –nous ne trouverions plus personne.

  «  Oui, il n’y aura plus personne, se répéta-t-il. Les règles de la clandestinité sont strictes. Les camarades n’attendront pas au-delà d’un délai de dix à quinze minutes. Ils seront donc  repartis à six heures et demie au plus tard. Où irions-nous alors ? Non, le mieux est de reporter la tentative, pour ménager les dernières chances qui nous restent. Et pour cela il ne faut pas détruire complètement les barreaux ce soir. Evidemment ils sont déjà sérieusement entamés et il y a une chance sur deux pour que les gardiens découvrent le pot aux roses au moment des sondages. Mais il y a quand même une chance sur deux  qu’ils ne découvrent rien. Tandis qu’en nous obstinant… »

     A six heures cinq, il demanda à ses amis d’arrêter le travail. Salah lui jeta un regard désespéré. Il redoutait un renoncement définitif.

  • On y presque ! dit-il.
  • Ça ne fait rien, répondit Brahim. Nous ne pouvons plus sortir ce soir. Il faut ménager nos chances pour l’avenir. Remettons tout en ordre !

  Dehors on entendit une rumeur confuse, des éclats de voix. Sadek sortit se rendre compte. Son apparition détendit une atmosphère qui semblait électrisée.

  • Ils ne sont pas partis ! pensèrent avec soulagement ceux qui soupçonnaient l’évasion.

  Des groupes nombreux stationnaient un peu partout, fixant la porte d’où le jeune étudiant venait de sortir. Au fond, sur le rond-point de l’étage, Djilali  était en discussion animée avec les gardiens. Ferhat et Mahmoud étaient là aussi. Sadek leur sourit. Puis, affectant subitement l’attitude de quelqu’un qui a oublié quelque chose, il rentra dans la cellule.

  Ses amis avaient déjà tout nettoyé. Ali camouflait les deux entailles.

  • Nous remettrons ça la semaine prochaine, disait Brahim. Même jour, même heure. D’ici là, jouez les innocents ! Faites comme si nous avions renoncé définitivement à nos projets et que l’évasion est devenue le dernier de nos soucis. A part Ali, que personne ne vienne chez moi !
  • Mais le risque d’être découvert ! ne put s’empêcher de faire remarquer Salah. Le camouflage est quand même superficiel. On te descendrait tout de suite au cachot et tout serait fini.
  • C’est un risque à courir !
  • Et la corde ? S’il y a une fouille, on va la découvrir immédiatement sous le lit.
  • C’est aussi un risque à courir. En tout cas, s’ils trouvent quelque chose et m’embarquent, évitez de vous compromettre inutilement. On ne se connaît ni d’Eve ni d’Adam. Vous n’êtes au courant de rien ? il vaut mieux qu’il n’y en ait qu’un seul dans le bain.

  «  Sadek, ajouta-t-il en se tournant vers l’étudiant, tu es le moins compromis. Prends les morceaux de scie qui restent et planque-les. Elles pourront toujours vous servir, on ne sait jamais… »

  Djilali entra sur ces entrefaites. Devant son regard interrogateur, Brahim expliqua :

  • Rien ! Impossible de partir, on reste.

 

 

 

 

XXVI

 

  Un faisceau lumineux glissa en silence sur les barreaux. Brahim ne dormait pas. Il avait peur, affreusement peur. Non pas la peur banale d’être découvert et brutalisé, ou jeté au cachot. Mais la crainte angoissante de voir s’écrouler bêtement en une minute tous les espoirs et les rêves qu’il caressait depuis si longtemps.

  Il avait tellement imaginé ce que seraient ses premiers jours de liberté, ses premières bouffées d’air pur, le premier morceau de pain blanc qu’il mangerait, la première fleur qu’il regarderait…Une rose. Une rose rouge. C’était pour lui le symbole même de la liberté.

  Ses quatre compagnons –il le savait –étaient tous torturés en ce moment par les inquiétudes qu’il éprouvait lui-même. Et dehors ? Qu’avaient-ils pensé dehors ? Il imagina la voiture qui devait les attendre, son moteur tournant au ralenti, le chauffeur inquiet, puis le démarrage impatient. Et ceux qui devaient les héberger ? Les lits prévus pour eu ce soir resteraient vides.

  Toutes les deux heures un craquement discret se faisait entendre dans la cour extérieure, le pas des gardiens de ronde. Un faisceau lumineux parcourait silencieusement le mur de la cellule, glissait sur la fenêtre, s’arrêtait aux barreaux…Son cœur s’arrêtait aussi. Puis le rayon poursuivait sa route. Et son cœur recommençait à battre.

  Au matin, il se sentit rassuré. Le camouflage était bon. Restait cependant l’épreuve décisive : celle du sondage. Il avait décidé de jouer au malade pendant quelques jours encore. Cela pouvait endormir dans une certaine mesure la méfiance des gardiens.

  Quand le vaguemestre était passé, il lui avait remis des lettres. Une pour sa cousine de Beni-Mansour. Une pour sa mère. Une pour Mouloud :

    « Notre cousin Bouharrab ne s’est pas marié comme

    « prévu. Il n’a pas de chance, ce pauvre vieux. Il est

    « tombé malade et son mariage a dû être décalé

    « d’une semaine. Souhaitons-lui bonne chance quand

  « même, en espérant que cette fois sera la bonne. »

  Cela suffisait pour faire comprendre la situation à ses correspondants et leur signaler la nouvelle date de l’évasion sans éveiller les soupçons de la censure.

  L’après-midi, dès l’ouverture des portes, Ali était là.

  • Va-t’en ! lui dit Brahim, ils vont venir pour le sondage.
  • Et après ? S’ils doivent t’emmener, ils n’ont qu’à m’emmener aussi. Je ne pourrais pas rester seul.
  • C’est idiot !
  • Si tu veux !

  Il était inutile d’insister. Emu plutôt que mécontent, Brahim se tut. Il reprit quelques instants plus tard :

  • Ce n’est pas tout ça ? essayons de leur compliquer le travail. Si l’on plaçait le lit juste sous la fenêtre ? Ils ne pourront pas installer leur échelle normalement contre le mur. Le gardien sera plus éloigné des barreaux, ce qui diminue un peu les risques. Je ne pense pas qu’ils me délogent. On leur dira que j’ai la fièvre et que je suis obligé de me coucher contre le tuyau de chauffage.
  • Bonne idée. Allons-y !

  Quand les gardiens arrivèrent, aux environs de quatre heures, Brahim gémissait lamentablement sous ses couvertures. Une tisane chauffait sur le petit réchaud à alcool, répandant ses vapeurs odorantes dans la cellule.

  • Excusez-nous, dirent les gardiens, comme gênés d’intervenir dans cette atmosphère d’hôpital. On est bien obligés par le service, vous comprenez ?

  Deux coups sur les barreaux, avec l’extrémité de la tringle tendue à bout de bras. Une résonance à peine plus sourde que d’habitude. Personne ne faisait attention. Ali parlait de sa voix la plus sonore du mauvais temps, du froid, de la pluie, générateurs de tant de grippes et de rhumes désagréables.

  A peine les gardiens étaient-ils sortis que Salah frappait à la porte. Il devait être tout près de là, attendant avec impatience les résultats de l’épreuve.

  • Ça va ? demanda-t-il avec inquiétude.
  • Tu le vois bien ! répondit Ali. Mais, je croyais qu’on t’avait dit de ne pas revenir avant qu’on t’appelle.
  • D’accord, d’accord ! je m’en vais. Je vous signale en passant que, dans la prison, on ne jase presque plus sur notre évasion. Tout le monde croit s’être trompé sur notre compte.
  • Tant mieux, qu’ils nous oublient un peu !

  Le nouveau sondage devait avoir lieu dimanche. Par suite du congé d’un gardien, il n’eut lieu que le lendemain, lundi. Brahim était de plus en plus malade. Les vapeurs de tisane noyaient complètement la cellule. Tout se passa bien cette fois encore.

  Le lendemain, comme par un fait exprès, fouille générale.

  • Cette fois, nous sommes cuits ! pensèrent-ils.

  Il n’en fut rien. La « maladie » de Brahim était décidément une protection. Pleins de commisération, les gardiens jetèrent un rapide coup d’œil, feuilletèrent les livres placés sur la table. L’un d’eux se baissa pour regarder sous le lit et vit le ballot de cordage. Mais le prenant sans doute pour un paquet de linge sale, il le repoussa négligemment du pied.

  • Ils vont finir par nous tuer avec toutes ces émotions ! dit Brahim en riant après leur départ.
  • Encore un seul sondage, mercredi, et nous pourrons enfin respirer ! répondit Ali, qui surveillait tous les jours la pâte de savon sur les barreaux, et la renouvelait dès qu’elle séchait et se craquelait dans les entailles.

  Le dernier sondage eut enfin lieu, dans les mêmes conditions que les précédents. Il ne donna rien. Ali avait prévenu tout le monde. Cinq minutes après la sortie des gardiens, le travail reprenait à la fenêtre. Salah et Akli s’acharnaient sur les derniers millimètres de fer. Cette fois tout se passa bien. Personne ne semblait plus faire attention à eux. A cinq heures, le barreau de Salah était complètement coupé. A cinq heures et demie le second barreau subissait le même sort. On pouvait désormais les arracher tous les deux de leur alvéole. La route serait libre. Il fallait cependant attendre encore un jour.

  Les cinq hommes se regardèrent avec un sourire de triomphe. C’était la récompense de leur ténacité. Ali replaça le camouflage de savon. Le dernier sans doute. Ils mirent rapidement au point le programme du lendemain, reprenant la plupart des dispositions de la fois précédente. Puis ils partirent à intervalles réguliers, pour ne pas attirer l’attention.

 

 

XXVII

 

  L’un après l’autre, les quatre hommes étaient entrés dans la cellule. Le moment d’agir était venu. Salah lui-même, le boute-en-train de la bande, ne riait plus. Il fallait se concentrer durant ces ultimes minutes, à l’instar d’étudiants ayant à affronter un examen difficile.

  Toujours étendu sur son lit, calme et lointain comme s’il était étranger à l’aventure, Brahim observait ses compagnons. La même résolution se lisait sur tous les visages. C’étaient des hommes décidés à vaincre, des révolutionnaires sur lesquels on pouvait compter. Un peu pâles, et légèrement crispés, Sadek et Ali se tenaient près de la porte. Ali, visiblement nerveux, était debout au milieu de la cellule ; de fines gouttelettes de sueur perlaient sur son front.

  Brahim savait que tout à l’heure, lorsque le premier barreau craquerait en quittant son alvéole, Ali redeviendrait lui-même, un homme d’action énergique et décidé.

  Quant à Salah, déjà debout près de la fenêtre, c’était celui qui ne pouvait pas décevoir. Dans son regard clair et pur, où la solennité du moment faisait passer une lueur de gravité, se lisait une interrogation muette, l’attente anxieuse du signal.

  Brahim se leva brusquement. Il était déjà tout habillé sous les couvertures. Un coup d’œil rapide à sa montre : six heures. Il fallait faire vite. Chaque minute était maintenant comptée. Le moindre retard, la plus petite faute d’inattention pouvait avoir les plus fâcheuses conséquences. D’un geste sec. Il arracha le bandeau qui lui enserrait les tempes.

  • Allons-y ! La porte d’abord !

  Akli passa une corde dans l’anneau métallique rivé au guichet. Il pesa de toutes ses forces pour l’amarrer au tuyau du chauffage. Pendant ce temps, Sadek poussait le lit devant l’entrée en le coinçant au rebord du lavabo.

  • Les barreaux ! vite !

  Salah bondit sur le tabouret. Ses mains frémissantes s’agrippèrent au premier barreau. Arc-bouté contre le mur, après avoir pris une large respiration, il tira. Les veines de son cou se gonflèrent sous l’effort.

  Une secousse…Une autre encore…Des gravats tombèrent avec un bruit mou sur le plancher. Au même moment le petit rectangle noir du ciel sembla s’agrandir aux dimensions d’un carré. Le barreau avait sauté comme une dent malade, laissant place béante et sombre. Salah redescendit, épuisé, serrant encore entre ses mains le métal rugueux qu’il venait d’arracher au béton.

  • A toi, Ali, au deuxième !

  D’un élan furieux, Ali se lança contre l’ultime obstacle. Il aurait voulu être déjà dehors. Il s’acharnait avec frénésie contre le barreau récalcitrant. Mais sa force maladroite se heurtait à la froide rigidité du métal. Le barreau tenait bon.

  • Passe-moi le tien, cria-t-il à Salah en se retournant.

  Utilisant le barreau descellé comme levier, en l’appuyant contre le mur de la lucarne, il poussa de toutes es forces. On entendit ses dents grincer. Puis un craquement sourd libéra les poitrines de ses compagnons.

  A nouveau, de petits morceaux de ciment s’étaient mis à tomber. Des secousses répétées, rendues furieuses par l’impatience, et le second barreau quittait sa cage de pierre.

  La route était libre.

  • Vas-y, Ali !

  Il était inutile de répéter l’invitation deux fois. Le corps souple de l’ancien terroriste se glissait déjà par l’étroite fenêtre. Juste à ce moment, des coups précipités retentirent sur la porte. Comme il fallait s’y attendre, les occupants des cellules les plus proches, entendant le bruit, avaient deviné l’évasion.

  Omar surtout, leur voisin direct, incapable de dominer ses nerfs, faisait entendre sa voix suppliante :

  • Frères, au nom de Dieu, ne me laissez pas ! emmenez-moi avec vous.

  Bouleversé à l’idée qu’il pouvait faire découvrir la tentative, mais avide en même temps de goûter à la liberté toute proche ; conscient qu’il devait protéger la fuite de ses frères, mais incapable de dominer son émotion ; plongé dans des contradictions dramatiques, Omar était au bord de la crise de nerfs. Il tambourinait maintenant en hurlant.

  Brahim entrouvrit le guichet. Omar étiat méconnaissable. La passion déformait son visage. La jalousie, la colére, la haine peut-être. C’est dans les moments de ce genre que l’homme révèle sa vraie nature.

  • Va-t’en, Omar, je t’en supplie, tu vas nous trahir !

 Par la fente du guichet, Brahim aperçut la longe silhouette sombre de Bachir, ceui que naguère encore il soupçonnait de duplicité.

  Bachir savait…Nul plus que lui sans doute ne souffrait en voyant les autres, encore les autres, partir, alors qu’il continuerait à traîner la vie monotone de la prison. Mais Bachir comprenait. Calme, la tête haute, les bras croisés sur la poitrine, il attendait, prêt à s’interposer au cas où les gardiens soupçonneux se seraient avancés vers la cellule. En apercevant Brahim, comprenant que les fuyards n’avaient pas encore quittés la cellule, il s’avança rapidement et entoura les épaules d’Omar d’un bras fraternel.

  • Bonne chance, Brahim, Dieu vous aide ! Et toi, frère viens avec moi.

  Il avait dit cela calmement, comme on dit bonjour à un ami. Omar se mit à sangloter. Bachir l’entraîna en direction de l’infirmerie, à la rencontre des gardiens qui accouraient, attirés par les cris.

  • Ce n’est rien, leur dit-il, il pleure parce qu’il en a marre ! Une petite crise qui va passer…

 

XXVIII

 

  Brahim avait refermé le guichet. Trois minutes au moins avaient été perdues. Le danger était écarté. Mais il fallait maintenant aller encore plus vite. Dans dix minutes au maximum, ce serait la fermeture et le contrôle des cellules. Au as de la lucarne, de l’autre côté du mur, Ali devait s’impatienter.

  • A toi, Akli !

  Le plan était mis en pratique. Akli et Ali avaient été chargés d’ouvrir la marche. Les deux éclaireurs, armés chacun d’un barreau, arme redoutable, étaient maintenant dehors.

  Salah passa à son tour, en portant la couverture qui devait recouvrir la muraille aux tessons de verre. Alors Brahim tira de dessous le lit la lourde corde de draps noués. Il la passa par la lucarne. C’était son tour. Sadek devait fermer la marche.

  Dans l’effort qu’il fit pour opérer un rétablissement sur le rebord de la fenêtre, Brahim se rendit compte que ses muscles n’avaient plus la vigueur qu’il en attendit. C’est maintenant sans doute qu’allaient se manifester les conséquences douloureuses de la grève épuisante qu’ils avaient dû affronter.

  Non ! il ne fallait surtout pas que des défaillances physiques viennent compromettre le succès de la tentative. Allons, encore un effort ! Tout à l’heure, il n’y paraîtra plus. Engagé dans lucarne, s’agrippant de la main gauche au moignon d’un barreau coupé, il se laissa glisser le long du mur. Le froid vif le saisit. Il avait plu quelques instants plus tôt. Tout près une voix chuchota :

  • Laisse-toi tomber !

  Il lâcha son appui et atterrit sur un parterre d’herbe mouillée. La nuit était noire. Il n’eut pas le temps de réfléchir. Les jambes de Sadek s’agitaient déjà à sa hauteur. Un choc mou près de lui. Les cinq hommes étaient maintenant rassemblés dans une petite cour désaffectée entourée de murs d’ardoises.

  • Allons-y, il faut passer le mur de gauche, pour tomber vers les jardins !

  L’un derrière l’autre, ils se dirigèrent vers le fond de la courette. Sadek, qui devait passer le dernier, appuya son dos au mur. Il joignit les mains pour faire la courte échelle à ses compagnons. Ali passa. On le vit l’espace d’une seconde à plat ventre sur le haut du mur, puis on entendit le bruit sourd de sa chute de l’autre côté. Brahim lui jeta l’extrémité de la corde et tous, grimpant à l’aide des draps noués et s’appuyant des pieds sur les vieilles pierres d’ardoise moussues, se retrouvèrent en un clin d’œil sur la terre fraîchement travaillée des jardins.

  Il faisait sombre. La pluie avait cessé depuis longtemps, mais l’air restait humide et frais. A l’entour s’étendaient de grands carrés de légumes et de fleur avec, de place en place, des pommiers et des arbres fruitiers. C’est là que venaient travailler pendant le jour les détenus de droit commun condamnés à de petites peines.

  Brahim et ses compagnons avaient souvent observé es jardins, par où ils devaient s’enfuir, des lucarnes du troisième étage. D’habitude, sous la lumière du jour, ils se repéraient facilement. Ils voyaient d’un seul coup d’œil la direction à suivre, de la courette à l’angle du mur prévu pour l’escalade. Mais comment s’y retrouver à présent ? On distinguait à peine à quelques mètres la silhouette confuse des pommiers. Il fallait avancer au jugé, en s’efforçant de se maintenir à égale distance des bâtiments administratifs et de la tour du sud, dont on devinait la grosse masse sombre tranchant sur l’obscurité de la nuit.

  La marche reprit, sans précipitations excessive. Ali et Akli, toujours armés de leurs barreaux, allaient devant. Salah et Brahim portaient la couverture de protection et les cordages. Sadek fermait la marche, jetant de temps à autre un regard rapide en arrière.

  Bientôt, ils se trouvèrent devant le premier mur d’enceinte. Mais, comme il fallait s’y attendre, ce n’était pas l’endroit prévu pour l’escalade.

  • Il faut retrouver l’angle au lierre, souffla Brahim. Ali va vers la gauche ! Et toi Akli, à droite. Vite ! Il faut revenir le plus rapidement possible.

  Restés seuls, les trois hommes se retournèrent. Loin derrière eux se dressaient les bâtiments pénitentiaires, avec leurs contours géométriques et leurs trois étages de lumière régulièrement alignées en petits rectangles puérils comme des dessins d’enfants. Ils devinaient derrière ces lumières la rumeur confuse de la vie de la prison.

  Seule, tout à fait en haut et tout à fait à droite, rompant la monotonie de ces lumières trop sagement alignées, une fenêtre ne brillait pas. C’était celle de Max, dont les yeux tristes derrière les barreaux, devaient scruter en ce moment même le chemin de ronde et la tour de guet. Mounir se trouvait certainement aussi à son poste, dans le couloir, le doigt sur le commutateur électrique, prêt à allumer au premier signal pour indiquer le danger aux évadés. Tout semblait marcher à merveille. A la seule vue de cette fenêtre éteinte, Brahim et ses compagnons se sentaient plus confiants et plus forts.

  Les deux éclaireurs revinrent, à peu près simultanément. Le point de passage se trouvait à droite. On s’y dirigea aussitôt.

  Dans la terre molle encore humide de pluie, les pieds s’enfonçaient profondément ; les souliers se soulevaient, chaque fois, avec une charge plus lourde d’argile collée à leurs talons. La marche devenait difficile, Brahim surtout avançait avec peine, encore mal remis de sa bronchite.

  Il haletait maintenant, et sa respiration se faisait sifflante, sous le poids es cordages dont les draps, traînés dans les feuilles mouillées, étaient devenus lourds de toute l’eau amassée en chemin. Mais il ne fallait pas faiblir, il ne le fallait à aucun prix.

  Ils arrivèrent au pied du mur. Il suffisait de le passer pour se trouver dans le chemin de ronde, face au dernier obstacle, derrière lequel commencerait la liberté : la grande muraille d’enceinte de la prison.

  Brahim serra les dents.

  Avant d’entamer l’escalade, et pour être bien sûr qu’aucune garde ne passait en ce moment de l’autre côté du mur, dans e chemin de ronde. Sadek se retourna une dernière fois.

  La fenêtre du troisième étage était toujours plongée dans l’ombre. Rassuré, il s’apprêtait à faire la courte échelle pour faciliter le passage de ses compagnons quand, brusquement, l’espace noir de la cellule de Max s’illumina d’un rectangle lumineux. Les cinq hommes se figèrent d’un seul coup dans l’immobilité la plus complète. Le danger était là, d’autan plus redoutable qu’il était encore inconnu. Qu’avait vu Max du haut de son observatoire ? Avait-on déjà découvert leur fuite ? Les gardiens étaient-ils lancés à leurs trousses ? Ou bien était-ce simplement la ronde de six heures et demie qui passait ce soir-là un peu plus tôt que d’habitude ?

 

XXIX

 

  C’était la ronde. Un vague murmure de voix leur parvenait à présent dans le silence. De l’autre côté du mur, à quelques mètres à peine, deux hommes passaient sans hâte en devisant. Tom, le chien de berger du surveillant-chef, devait marcher sur leurs talons. Aurait-il assez de flair pour deviner à travers l’épaisse muraille une présence étrangère ? Si jamais il se mettait à grogner, s’il s’arrêtait devant le mur en aboyant, ce serait certainement fini.

  Les deux gardiens s’arrêteraient aussi à cette place et donneraient l’alerte. Les fuyards n’auraient même plus la possibilité de tenter le passage par la force ; ils seraient vite repris ou abattus dans la boue argileuse qui les attirait déjà en se collant obstinément à la semelle de leurs souliers.

  Mais les pas s’éloignèrent peu à peu. Le silence s’étendit de nouveau. L’heure ? Six heures dix-sept exactement. Déjà deux longues minutes de retard. Là-bas, dans l’enceinte de la prison, Djilali et les autres devaient multiplier en ce moment les artifices, pour faire perdre du temps aux gardiens et retarder de quelques minutes le moment de la fermeture des portes.

  Et max, bon sang, qu’attendait-il pour éteindre enfin cette lumière énervante ? Chaque seconde qui s’écoulait maintenant emportait avec elle une de leurs dernières chances de succès.

  • Allons-y, il faut quand même tenter le passage. A toi, Sadek !

  Le jeune étudiant s’agenouilla, les mains à plat sur le sol, formant ainsi de son corps la première marche de la pyramide.

  Salah grimpa sur son dos, tendant en avant ses mains jointes pour permettre aux autres de monter.

  Ali passa le premier. Debout sur les épaules de Salah, il atteignit le haut du mur, et fit un rapide rétablissement. Brahim, lui lança la corde, qu’il fit filer de l’autre côté. Il se laissa glisser. Les autres le suivirent, faisant craquer les lourdes branches de lierre qui les gênaient dans l’ombre et leur écorchaient le visage.

  Les fugitifs se trouvaient maintenant dans le chemin de ronde, espèce d’allée de terre battue, large d’environ quatre mètres, enserrée entre deux murailles.

  Le grand mur d’enceinte était là, dressant sa masse imposante au-dessus de leur tête. Il était beaucoup plus haut qu’ils ne l’imaginaient en l’observant rêveusement le soir de la cellule du troisième étage : cinq mètres environ, surmonté d’une espèce de cône hérissé de tessons de bouteilles aux arêtes vives. Autant dire qu’il était à peu près infranchissable sans échelle, même pour des hommes décidés à passer coûte que coûte. Et pourtant il fallait le franchir.

  • Essayons la grande pyramide !

  Ali et Akli appuyèrent leur dos au mur, à vingt centimètres environ l’un de l’autre. Sadek monta sur leurs épaules et s’arc-bouta à son tour. En bas Brahim passa ses gants de cuir, de vieux gants usés qui l’avaient suivi fidèlement d’une prison à l’autre et dont la gaine protectrice, après lui avoir épargné les engelures des froides matinées de décembre, lui éviterait maintenant d’ouvrir les veines de ses poignets sur les arêtes de verre.

  Avant de tenter l’escalade il respira profondément. Il se tourna une dernière fois vers le lointain bâtiment où ils se trouvaient encore quelques instants plus tôt. Au dernier étage la lumière de Max s’était éteinte à nouveau, comme pour leur dire adieu.

  Alors, s’aidant des mains de ses compagnons, il monta d’abord sur les épaules d’Ali, puis sur celles de Sadek, formant ainsi le troisième étage de la pyramide.

  Il avait atteint péniblement cette position incommode. Sous ses souliers glissants, les épaules de Sadek semblaient se dérober. Les hommes de base, affaiblis par l’effort des escalades précédentes, flageolaient sous le poids de leurs deux camarades.

  Lentement, un centimètre après l’autre, la poitrine et les mains collées au mur, Brahim se redressa pour tenter d’atteindre le sommet. Par un prodigieux effort, il parvint à garder son équilibre.

  Doucement, il éleva ses mains contre le mur. Ses doigts montèrent, montèrent sans rencontrer la moindre prise. L’extrémité de ses gants atteignit l’endroit où le mur, vertical, se renforçait pour former l’arête terminale. Impossible de s’accrocher à la paroi, complètement lisse. Il  y avait encore vingt centimètres à gagner. Il essaya de se hisser sur la pointe des pieds.

  Ce faisant, il pesa plus lourdement encore sur les épaules de Sadek, qui tremblait déjà convulsivement sous l’effet de la fatigue et qui, n’en pouvant plus, lâcha prise et s’effondra. Brahim dégringola à sa suite.

  Fort heureusement, mû par un réflexe immédiat de protection, il se roula en boule en arrivant au sol et se releva aussitôt sans grand mal.

  • Essayons avec Salah ! lança-t-il, encore essoufflé.
  • J’y vais ! répondit ce dernier en s’apprêtant à l’escalade.
  • Attends ! Attends encore. Quand je serai sur tes épaules, essaie de me soulever à bout de bras, tu vois comme un athlète avec la barre des poids et haltères. Tu pourras ?
  • J’essaierai !
  • Mets-y tout ce tu as dans le ventre ! s’écria impatiemment Ali. La voiture nous attend de l’autre côté. Il faut qu’on en finisse.

  Salah était déjà sur les épaules de ses camarades. A cet instant précis, la sirène d’alarme de la prison lança son cri lugubre. La fuite était découverte. Les gardiens devaient se précipitaient en ce moment même de tous les côtés à la recherche des fugitifs.

Prenant son élan Brahim entama à nouveau l’escalade. La pyramide bougeait encore. Il se colla contre le mur.

  • Vas-y Salah, c’est la dernière chance !

  Rassemblant toute son énergie dans un effort désespéré, Salah tenta l’impossible. Ses mains, placées sous les souliers de son compagnon, se crispèrent. Ses bras se tendirent dans le tremblement de tous ses membres. Brahim sentit qu’il s’élevait. Ses doigts glissèrent sur le sommet du mur, rencontrèrent les tessons de verre, s’accrochèrent frénétiquement à l’arête. Il était temps. Epuisé par l’effort, Salah venait de s’effondrer. Mais il avait réussi au-delà de toute mesure.

  Accroché d’une main au sommet du mur, à plusieurs mètres du sol, Brahim se sentait maintenant une énergie surhumaine. Son deuxième bras agrippa l’arête. Il se hissa par un prodigieux effort de volonté jusqu’au sommet, passa une jambe sur le mur. Il sentit dans sa chair la déchirure brûlante des éclats de verre. Mais il n’avait pas le temps de s’occuper du sang qui rougissait ses bras et ses jambes meurtris.

  Il était inutile de s’occuper de la couverture de protection. D’un moment à l’autre, les gardiens allaient surgir au tournant du chemin de ronde. Déjà, il entendait une rumeur sourde et des pas précipités.

  Il répété avec une impatience angoissée :

  • La corde ! Jetez la corde ! Vite !

  Mais les bras épuisés de ses camarades n’avaient plus la force de lancer si haut le lourd paquet de draps tressés, maintenant gorgé d’eau et maculé de terre.

   Akli essaya péniblement en rassemblant ses dernières forces. Une fois…Deux fois…Brahim vit avec désespoir l’extrémité du cordage s’aplatir sur le mur à quelques centimètres de ses pieds, puis retomber mollement sur le sol, comme un long serpent sans vie. Et maintenant, il était trop tard. Les gardiens arrivaient avec leurs mitraillettes et leurs pistolets.

 

XXX

 

   Tout le drame de l’évasion se jouait en cette minute. A cheval sur le hait du mur, livide, comme une statue de marbre fixée à la frontière de deux mondes, Brahim avait l’impression de vivre un songe inachevé, un rêve qui ne pourrait jamais finir.

  Etrange paradoxe de la vie, aventure singulière où l’homme se découvre enfin en découvrant les autres. Ce n’était pas le moment de s’attendrir, ni d’hésiter, ni de regarder en arrière. Mais que faire contre cette vague irrésistible d’affection qui l’envahissait subitement en regardant les autres ? Les autres, c’était ses frères, ces quatre hommes intrépides qui n’avaient pas hésité une minute à lier leur sort au sien, avec cette confiance généreuse et ce désintéressement total qu’on ne peut trouver vraiment que dans les grandes luttes humaines.

  Pouvait-il partir maintenant sans déchoir à ses propres yeux, et sans traîner partout à l’avenir le regret de ne pas avoir partagé avec les siens l’amertume et les souffrances de la défaite ?

  • N’attend pas, va-t’en, saute !

  Brahim tressaillit. Dans la voix affectueuse de Salah il y avait un accent de prière.

  Il n’avait pas le droit de se laisser reprendre, d’anéantir ainsi bêtement le résultat de tant d’efforts. Aucun combat n’est jamais totalement victorieux, aucun échec n’est jamais définitif. Après tout, ce n’était là qu’un épisode.

  Lui dehors, ses camarades seraient assurés d’une aide plus efficace. Il pourrait rétablir des contacts, mettre au point de nouveaux projets.

  Brahim se retourna. Au-delà du terrain vague qui entourait la prison, la ville s’étendait de tous côtés, clignotant de ses mille lumières. En face, à quelques dizaines de mètres, les grands immeubles d’une cité ouvrière projetaient une ombre rassurante. Rien ne bougeait sur le terre-plein désert. Personne aux environs. Seuls, au pied des immeubles, deux enfants médusés, leurs cartables sous le bras, observaient avec étonnement l’étrange silhouette de cet inconnu qui semblait surgir d’un conte noir.

  Mais où donc étaient les camarades qui devaient l’accueillir ?

  Pour la première fois Brahim se rendit compte que ces amis inconnus pouvaient très bien ne pas venir, que le rendez-vous pouvait être manqué, que ces messages pouvaient ne pas avoir atteint leur but, et qu’il était parfaitement possible qu’il se retrouvât seul, désespérément seul, dans cette vaste cité inconnue et hostile. Que ferait-il dans ces conditions ? Comment échapperait-il aux recherches ?

   Brusquement, le sentiment de sa solitude le submergea. Avidement, refusant l’évidence, il chercha malgré tout le signe d’une présence humaine, la forme d’une voiture amie. « Ils sont là, se répéta-t-il avec angoisse. Ils doivent être là ! »

  Mais il n’y avait personne. Il n’y avait rien sur l’esplanade, rien d’autre que le vent aigre de ce soir de décembre qui transperçait ses vêtements trop légers.

  Il regarda la terre à ses pieds. Il jeta un dernier coup d’œil à ses compagnons figés dans l’attente au bas du mur. Impossible de revenir en arrière ! Impossible même d’hésiter. Il avait dépassé depuis longtemps le point de non-retour et il n’y avait plus devant lui que le saut inévitable dans l’inconnu.

  • Adieu, frères ! lança-t-il en plongeant d’un seul coup dans le vide.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XXXI

 

  Le choc fut rude. Bien qu’habitué aux exercices physiques. Brahim roula lourdement sur le sol. Il se releva aussitôt, à moitié étourdi, frottant ses membres endoloris et secouant ses vêtements pour en chasser la poussière. De l’autre côté du mur les gardiens attaquaient ses compagnons à coups de crosse.

  Il regarda autour de lui. L’esplanade était toujours déserte. Les deux gosses de tout à l’heure avaient disparu. Il fallait partir, partir immédiatement, quitter au plus vite cette place qui allait dans quelques instants se remplir de policiers.

  Il fila droit devant lui, s’efforçant de modérer les battements de son cœur et de calmer sa respiration haletante.

  A quelques mètres du premier immeuble, il obliqua légèrement vers la gauche, en direction d’une ruelle caillouteuse qui semblait descendre vers la ville. Il glissa sur les pavés humides, sales et mal joints, tomba et se releva en maugréant.

  Il n’avait pas encore eu le temps de penser qu’il était libre, que pour la première fois depuis cinq ans il pouvait enfin marcher dans une rue, voir des maisons, glisser sur des pavés, il marchait, marchait avec la préoccupation unique de mettre le plus de distance possible entre lui et ceux qui, il le savait, étaient déjà lancés à sa poursuite.

  Les maisons, d’abord clairsemées, se rapprochaient maintenant l’une de l’autre. De temps en temps, il croisait la silhouette furtive d’un travailleur regagnant son logis. Ses pas, d’abord maladroits, se faisant plus assurés. L’air même qu’il respirait commençait à le griser d’une saveur oubliée. Des souvenirs anciens revenaient à sa mémoire.

  Et soudain, il se trouva en pleine lumière, dans une rue populeuse de faubourg. Le néon des magasins l’aveugla, le tumulte d’une foule de passants l’assourdit. Désemparé, il recula dans l’ombre de la ruelle. Ce brusque contact avec la foule avait produit sur lui l’effet d’une douche glacée.

  Retiré sous un porche, calmement, il réfléchit. Sa montre marquait six heures quarante-cinq. La police d’Angers devait être à sa recherche. Bientôt des barrages s’installeraient à tous les carrefours, des patrouilles fouilleraient les rues. Où pouvait-il aller ? Il n’avait pas d’argent, pas de papiers, pas de vêtements portables. Il ne connaissait personne.

  Que faire dans ses conditions ? Sortir dans la campagne et marcher dans les champs ? En admettant qu’il y arrive, jusqu’où irait-il ? Paris, la seule ville où il eût des amis sûrs, se trouvait à 230 kilomètres. Il serait repris bien avant d’y parvenir. Au fait, et la voie ferrée ? Evidemment la gare ne pouvait manquer d’être surveillée, mais dans la foule des voyageurs il pourrait toujours essayer de se faufiler sans être vu.

  « Sans être vu ? Quel idiot ! se dit-il ; comme si l’on pouvait ne pas être vu dans l’état où je me trouve ! Ce sont les voyageurs eux-mêmes qui me livreraient à la police.

« Et puis, de tout façon, pour rentrer dans la gare, il faut un billet ou de l’argent, et je n’ai ni l’un ni l’autre. Les 5000 francs de Mokrane sont restés dans la veste d’Ali. Oui mais…Si j’arrive à retrouver la voie ferrée, je pourrai toujours essayer de prendre le train en marche à la sortie de la ville. Autant que possible un train de marchandises. La nuit j’ai de fortes chances de passer inaperçu. Le problème c’est de retrouver la voie ferrée… »

  Il sortit de son refuge et traversa la rue. Il venait de repérer juste en face de lui, à quelques mètres du boulevard, une de ces accueillantes enseignes qui s’étalent complaisamment un peu partout en France : « Café des amis ».

  Il ouvrit la porte, s’efforçant de cacher de ses mains toujours gantées les déchirures de sa veste, et entra résolument dans la petite salle enfumée. Quelques ouvriers en bleu de travail étaient accoudés au comptoir.

  • Bonjour patron, dit-il en s’adressant au garçon de service. Vous n’auriez pas, par hasard, un almanach des P.T.T ?

  Flatté de la politesse respectueuse qui lui était témoignée, le garçon ne songea pas d’abord à s’étonner de cette étrange demande de ce non moins étrange client.

  • Mais oui, monsieur, répondit-il en décrochant du clou où il pendait depuis un an le traditionnel calendrier que les facteurs distribuent au moment des étrennes.

  Brahim prit le carton en s’inclinant avec une politesse reprochée :

  • Excusez-moi, patron, je vous le rends dans une minute.

  Et il quitta la salle sans plus de cérémonie, laissant cette fois le garçon et les consommateurs complètement ahuris.

  Son almanach sous le bras, il se dirigea vers le faubourg et se laissa entraîner par le mouvement de la foule. Cinquante mètres plus loin, il prit une nouvelle ruelle. Il entra dans un second café. Allant directement vers l’arrière-salle, il trouva les lavabos et y pénétra en refermant la porte derrière lui.

  Dépliant alors son almanach, il découvrit, comme il s’y attendait, un plan détaillé de la ville, qu’il détacha du carton. Sur le fond bleu de la carte, les lignes rouges des voies ferrées dessinaient d’harmonieuses arabesques. Mais l’écheveau inextricable des rues ne lui permettait guère de s’y reconnaître.

  Où était-il exactement en ce moment ? Avenue Clemenceau…Jardin du Mail…Faubourg-Saint-Antoine…Son doigt impatient courait le long des rues et des boulevards. Et soudain, il tomba sur une petite croix rouge qui représentait les bâtiments de la prison. « Maison d’arrêt d’Angers ». C’était bien ça. Le repère était trouvé.

  Comme il était sorti à l’est, il avait donc dû prendre…la rue Bartoule. Puis, de là, déboucher sur la rue du Faubourg-Saint-Michel. Mais oui, c’était bien ça. Pas moyen de s’y tromper. Et maintenant il devait tout près de ce grand boulevard qui traverse en droite ligne toute la ville. Comment s’appelle-t-il ce boulevard ? Voyons…Bessonneau. C’est le boulevard Bessonneau. En le prenant, et en allant ensuite tout droit, il devait tomber sur le boulevard Maréchal-Foch au bout duquel, en tournant à droite, devait se trouvait…Oui, ce gros point rouge, juste au milieu de la voie ferrée, c’est sûrement une gare. Ah ! la gare Saint- Laud.

  La gare Saint- Laud ! Ce fut une illumination. Il se revit brusquement deux mois plus tôt dans sa cellule. Max lui parlait avec émotion de la visite que sa mère venait de lui rendre. Elle arrivait de Nantes et avait débarqué précisément à la gare Saint- Laud.

  • Et elle va retourner jusqu’à Nantes ce soir même ? avait demandé Brahim.
  • Non, répondit Max, nous avons une amie à Angers. C’est une femme courageuse, une résistante qui a participé à la lutte antifasciste. Elle est contre la guerre d’Algérie. Je voudrais que tu la connaisses…Un jour peut-être, si tu as l’occasion de passer à Angers, tu pourras la voir. C’est une doctoresse. Elle habite tout près de la gare, au numéro sept de la rue Saint-Nicolas. Tu te souviendras ?
  • Mais oui, bien sûr, avait répondu distraitement Brahim.

  Sur le moment il n’avait pas prêté attention à ce dialogue. La libération semblait encore si lointaine !... Un voyage de plaisance à Angers lui paraissait du domaine de l’utopie.

  Mais à présent, tous les détails de cette conversation revenaient avec une étonnante précision à sa mémoire. Cette femme, cette française qui approuvait le refus de ses compatriotes de participer à la guerre coloniale, n’était-elle pas une amie de l’Algérie ? Pourquoi ne pas lui demander son aide ?

  Du reste, si Max avait éprouvé le besoin de lui en parler avec tant de précision, n’est-ce pas qu’il envisageait, avec sa lucidité habituelle, une situation de ce genre ? Qui sait même s’il n’avait pas lu dans ses yeux la perspective d’une prochaine évasion ? Allons, il fallait s’efforcer de retrouver cette amie inconnue de son pays.

  Certes, il y a une différence entre l’opposition politique à la guerre et le soutien matériel à des hommes que toute la presse réactionnaire française présente comme des ennemis. Mais que perdrait-il à la voir ? A lui expliquer que le combat des Algériens d’aujourd’hui ressemble, à bien des égards, à celui des résistants français d’hier ?

  Rue Saint – Nicolas !...Il chercha ce nom sur la carte, le trouva aisément près de la gare.

  Sa résolution fut vite prise. Il fallait tenter l’aventure. Il sortit aussitôt du café, sans se préoccuper le moins du monde des consommateurs qui le regardaient avec une curiosité étonnée.

 

XXXII

 

  Arrivé au carrefour, il chercha la plaque indicatrice : Boulevard Bessonneau. Il était sur la bonne voie. Sans plus se poser de questions, il se  mêla à la foule, se laissant entraîner comme un promeneur désœuvré.

  Le boulevard, large et animé, devait être la principale artère d’Angers. Un flot ininterrompu de voitures et de passants lui donnait une allure de grande ville. Les trottoirs étaient bordés de marronniers taillés avec goût, qui jetaient des tâches d’ombre sur la chaussée.

  Soudain, on entendit un son aigu des sirènes. La circulation s’arrêta. Les voitures se rangèrent précipitamment des deux côtés de la chaussée. Les passants s’agglomérèrent au bord des trottoirs. Dans un bruit assourdissant de klaxons et de sirènes, trois voitures de police passèrent à toute allure. Elles se dirigeaient de toute évidence vers la prison. A la vue des uniformes noirs entassés sur les sièges ou debout sur les marche- pieds, à quelques mètres de lui, Brahim oublia un instant les aléas de sa situation pour ne plus éprouver qu’un sentiment de fierté joyeuse :

  • Courez toujours, leur disait-il en lui-même, courez messieurs ! dépêchez-vous ! j’ai comme l’impression que vous allez arriver en retard.

  Tout près de lui, une grosse dame commentait gravement l’évènement à sa voisine :

  • Oh ! vous savez, madame Michu, il a dû se passer quelque chose.
  • Tu parles ! pensait gaiement Brahim ; si tu savais, ma bonne dame…

  Il avait repris son chemin, traversé un grand carrefour. Il se trouvait maintenant boulevard Maréchal- Foch. Sa tension était tombée. Il commençait à se sentir las ; ses jambes déshabituées de la marche pendant de longues années de cellule, étaient de plus en plus lourdes. Il éprouvait à présent le besoin irrésistible de s’asseoir, de se coucher quelque part, de dormir. Dormir ! Ce n’était guère le moment pourtant, et il marchait, marchait, s’efforçant de ne pas tituber, de garder autant qu’il le pouvait une allure normale.

  Près d’atteindre l’extrémité du boulevard, il se rendit compte, à un mouvement de la foule, qu’il devait y avoir au carrefour une patrouille ou un barrage. Sans faire attention aux voitures, il traversa rapidement l chaussée, prit la première rue à droite qui se présenta à lui et se retrouva sur une petite place, entourée d’arbres, dont le calme et la solitude contrastaient avec l’animation de tout à l’heure.

  Il fallait s’orienter, et pour cela nécessairement interroger un passant, en dépit des risques que cela comportait. Plusieurs allées débouchaient sur la place. Sachant que la rue qu’il cherchait se trouvait à droite du boulevard Maréchal- Foch, mais qu’il avait déjà tourné à droite pour parvenir ici, il résolut d’aller cette fois droit devant lui.

  Sous les premiers arbres de la petite avenue, une vieille dame venait à sa rencontre, un panier de provisions sous le bras. Il attendit qu’elle arrivât à sa hauteur, s’efforçant de se donner l’allure inoffensive du promeneur attardé cherchant à retrouver l’adresse d’un ami.

  • Bonsoir madame, excusez-moi, lui dit-il sur un ton de politesse extrême, je n’arrive pas à retrouver la rue Saint- Nicolas !
  • La rue Saint- Nicolas ? mais oui, bien sûr ! Dans l’obscurité où il se tenait prudemment, sous les arbres, elle ne pouvait distinguer ni les traits de son visage ni l’état de ses vêtements.
  • La rue Saint – Nicolas, mon bon monsieur, c’est en continuant tout droit, la deuxième rue à gauche, puis la première à droite.

  C’est à peine s’il la remercia. En deux minutes, essoufflé, il se trouva  l’entrée d’une avenue de quartier résidentiel. Une grosse plaque au coin de la rue ne lui laissa aucun doute : c’était là.

  Il scruta le numéro de la première maison : quarante-deux. Il traversa péniblement pour remonter la rue du côté des numéros impairs. Il allait enfin toucher au but, mais il était si épuisé qu’il n’avait même plus la force de s’en réjouir.

  Le numéro sept ! Il fallait arriver au numéro sept. Brahim avançait maintenant en titubant. Sa main s’appuya sur le mur. 35 bis, 35…33…Arrivera-t-il jamais au bout de cette rue interminable ? Ses tempes résonnaient, son cœur battait à coups redoublés dans sa poitrine. Encore un pas…encore un autre…Toute son énergie était tendue dans la recherche de ce numéro qui symbolisait désormais ses espérances.

  La rue était silencieuse et vide ; les vieux hôtels particuliers qui la bordaient de chaque côté veillaient jalousement sur l’intimité paisible de petits bourgeois sans histoires. Leurs fenêtres, à la lumière tamisée et discrètement élégante, semblaient épier sournoisement cet être venu d’un autre monde.

  Loin, très loin, des sirènes de police jetaient de temps à autre une note alarmante. Il fallait faire vite. Numéro 17, numéro 15…Tous les uniformes noirs de la ville étaient mobilisés à la recherche de l’évadé. Numéro 11, numéro 9. Enfin il arrivait. La maison amie était là ; elle dressait devant lui ses vieux murs sombres et ses boiseries accueillantes. C’était un hôtel particulier au portail massif, semblable en tous points aux maisons devant lesquelles il marchait depuis dix minutes.

  Haletant, il atteignit la porte. La lumière diffuse d’un réverbère lui permit de déchiffrer la plaque : Docteur Louise Charron, ex – interne des hôpitaux. C’était bien ce nom qu’il était en train de se répéter en silence, aussi tremblant de l’oublier qu’un naufragé de perdre sa bouée de sauvetage.

  Il appuya fébrilement sur la sonnette. Le son aigu du carillon lui rendit un peu de sa lucidité. Mais il n’eut pas le temps de répondre aux multiples questions qui se mettaient à l’assaillir. La porte s’était ouverte ; la silhouette blanche d’une secrétaire médicale se dressait devant lui :

  • Monsieur ?

  Il se rendit vaguement compte qu’il parlait à son tour :

  • Je voudrais voir le docteur, je viens d’être accidenté.

  La femme l’observait avec méfiance. En fait, son aspect n’avait rien de bien rassurant. Ses vêtements tâchés et souillés de sang, son visage livide, marqué de cette pâleur verdâtre qui est le propre des prisons, ses yeux encore si peu habitués aux espaces libres, ses cheveux taillés grossièrement à la tondeuse, tout cela avait de quoi surprendre une infirmière habituée à la bonne et tranquille clientèle de province. Et puis, il était tard, le cabinet allait fermer.

 Le réflexe professionnel fut heureusement le plus fort. La porte s’ouvrit plus largement. Brahim se retrouva dans la chaude intimité d’une salle d’attente. Personne pour le gêner par des questions indiscrètes ou se  préoccuper de sa présence. La salle était vide. Il s’assit. Un pas feutré parcourut le couloir.

  Combien de temps s’écoula-t-il alors ? Cinq minutes peut-être. Mais la tension nerveuse qui le faisait vibrer donnait à ces minutes une durée infinie. Les idées les plus extraordinaires se heurtaient dans son cerveau en feu. Soudain, il eut l’impression d’une présence mauvaise. D’un bond, il se leva ; la maison lui semblait subitement étrangère et hostile. Comment pouvait-il espérer obtenir de l’aide de ces Français qu’il ne connaissait pas, qu’il n’avait jamais vus ? Peut-être étaient-ils en ce moment même en train d’avertir la police ?

  Fuir ! Fuir…Fuir encore pendant qu’il en a la possibilité, courir n’importe où pour ne pas retomber aux mains de ses geôliers. Il s’avança vers une fenêtre. Trop tard ! la porte s’était ouverte. La voix sèche de l’infirmière le rappelait à la réalité :

  • Le docteur vous attend !

 

XXXIII

 

  Sans hésiter cette fois, prêt à toutes les éventualités, décidé de jouer le tout pour le tout, il suivit la femme en blouse blanche jusqu’au cabinet du médecin.

  Un coup bref à la porte, une invitation formulée d’une voix grave :

  • Entrez !

  Brahim se retrouva dans une vaste pièce encombrée de nombreux appareils médicaux et de meubles divers. Le docteur Charron, derrière son bureau, rangeait des papiers d’un geste lent et mesuré.

  Il la regarda intensément ; elle pouvait le sauver ou le perdre. A nouveau, des doutes l’assaillirent. Pourra-t-il la convaincre ? Comment cette femme, malgré tout le bien qu’on lui avait dit de ses qualités humaines, accepterait-elle de protéger un hors-la-loi présenté comme ennemi de son pays, un étranger condamné à la réclusion criminelle par des tribunaux français ?

  • Asseyez-vous, monsieur.

  La voix était douce, sans intonations particulières, le visage serein et détendu. Des mèches grisonnantes, des rides à peine marquées lui donnaient cette beauté douloureuse et résignée des êtres qui ont beaucoup souffert en silence. Les yeux gris vert le fixaient avec une assurance tranquille.

  • Que puis-je pour vous, monsieur ?

  Brahim n’eut pas à réfléchir. Il fallait parler, parler vite, affronter avec franchise ce cœur de femme qu’il devinait maintenant réceptif et plein d’humanité. Il fallait parler, tout en ménageant les transitions nécessaires.

  • Madame, je viens vous transmettre le salut d’un de vos amis.
  • Ah ! et de qui s’agit-il ?
  • De Max le soldat, madame.

  Le fin visage avait à peine bronché. Pas un mouvement. Pas un geste. Pas même un tressaillement étonné. Simplement, les yeux gris vert avaient quitté la table pour se fixer sur ce soi-disant accidenté venant à huit heures du soir lui parler d’un ami emprisonné. Peut-être au fond se demandait-elle en ce moment si elle n’avait pas affaire à un vulgaire provocateur policier.

  • Et…il y a longtemps que vous l’avez vu ?

  Cette fois la réaction fut plus perceptible. Les doigts s’étaient arrêtés sur les papiers qu’ils s’apprêtaient à ranger au bord de la table. Les yeux l’interrogeaient en silence. Cela dura quelques secondes. L’immobilité attentive du médecin montrait bien qu’elle avait compris.

  A nouveau, il fallait parler. Parle vite. Trouver des mots qui soient plus forts que la haine, plus forts que les mensonges, des mots simples qui rappellent simplement l’honneur d’être homme et d’aimer la justice, la vérité.

  Brahim sourit. Il venait de trouver à son insu sa confiance traditionnelle en l’homme. Qu’était-ce au fond que les frontières ? La justice et la vérité n’en ont pas. Qu’était-ce que les tortures, la peur, l’angoisse ? Et même s’il était repris ? Et même si cette femme le trahissait ? Et puis non, cette femme ne pouvait pas trahir. Ses yeux, pleins de tristesse sereine, connaissaient trop le prix de la confiance et de la lutte des hommes.

  Tout au plus pouvait-elle refuser de l’accueillir, hésiter devant la responsabilité d’aider un homme en lutte contre les siens, même si cet homme avait raison et ssi les siens avaient tort.

  • Madame, je devine vos scrupules. Je ne vous en voudrais pas, et même je vous comprendrais si vous me jetiez à la rue. Je sais que vous êtes française, que vous aimez votre pays. Max me parlait de vous. Il n’y a pas longtemps encore…Moi je suis algérien, et j’aime mon pays aussi passionnément sans doute que vous aimez le vôtre. Je me suis évadé il y a une heure d’une prison française. Mon but est de reprendre la lutte pour la libération de ma patrie…Comme vous avez lutté pour la vôtre quand il fallait le faire.

  Le docteur Charron s’était penché au-dessus de la table. Son regard se fixa sur Brahim. Sa main s’appuya affectueusement sur son bras :

  • Parlez plus bas, monsieur, ma secrétaire n’as pas du tout les mêmes idées que nous !

  Il respira profondément, soulagé, et se renversa dans son fauteuil. Le mot « nous » venait de le libérer définitivement de ses craintes. Il établissait d’un seul coup entre elle et lui une espèce de complicité spirituelle qui rendait vaine toute autre forme d’explication.

  Elevant la voix, la doctoresse poursuivait, comme si elle parlait à un client :

  • Déshabillez-vous, monsieur, je vais vous passer à la radio pour être plus sûre !

  Elle se mit à manipuler ses appareils, appuyant sur les boutons, repoussant des chaises, feignant de l’examiner. De la pièce voisine, la secrétaire ne pouvait se douter de rien. L’ancienne résistante jouit son rôle avec la perfection d’une comédienne.

  • C’est bien ce que je pensais, disait-elle  à haute voix, vous n’avez rien de grave, monsieur…Monsieur ?
  • Corbin, répondit-il, lançant le premier nom qui lui passait par la tête. Jacques Corbin.
  • Je vous prépare une petite ordonnance…Attendez !...Voici, monsieur. Repassez me voir la semaine prochaine !

  Elle s’était levée.

  • Je vous remercie, docteur ! dit-il en se levant aussi.

  Elle avait ouvert la porte. De son doigt tendu elle lui montrait un escalier qui montait vers le premier étage, l’incitant à y grimper.

  • Je vous reconduits, monsieur ! dit-elle en descendant de l’autre côté, vers le perron. Elle ouvrit la porte de la rue, attendit quelques secondes, et la referma bruyamment. Puis elle remonta vers son cabinet en claquant les talons.

  Quant à Brahim, il était déjà au premier étage. Un grand couloir s’ouvrait devant lui, recouvert d’épais tapis qui étouffaient le bruit des pas. Il s’y engagea néanmoins sur la pointe des pieds, vit une porte entrebâillée, la poussa et se trouva dans un salon de style ancien, encombré de fauteuils et de meubles rustiques. 

  Au fond un immense divan s’étendait sous des tentures de velours. Il s’y dirigea, éprouva de la main la souplesse des ressorts, puis, sans même enlever ses souliers, s’y laissa choir pesamment et s’endormit aussitôt d’un sommeil lourd.

 

 

 

XXXIV

 

  Les deux hommes qui devaient attendre les évadés au saut du mur s’étaient bien présentés au jour et à l’heure fixés. Mais mal informés, et de surcroît étrangers à la ville, ils n’avaient pas su repérer le lieu exact du rendez-vous et s’étaient garés à cinquante mètres en contrebas du terrain vague. Quand la sirène de la prison sonna l’alerte, ils crurent de bonne foi que la tentative avait échoué et s’empressèrent de disparaître, pour passer la nuit chez un mineur des ardoisières de Trélazé, à quelques kilomètres dans la banlieue.

  C’et là que Brahim les rejoignit au petit jour, après une course épuisante à travers champs pour éviter les barrages de police installés à toutes les sorties de la ville. Le docteur Charron, grâce à ses liaisons avec le réseau de soutien implanté dans la région, avait rapidement réussi à retrouver leurs traces.

  En quittant, vers deux heures du matin, la maison de la rue Saint – Nicolas, encore à moitié endormi, Brahim n’avait eu qu’à se laisser guider par deux jeunes Français, des étudiants lui semblait-il, que son hôtesse lui avait présentés comme des amis sûrs. Les jeunes gens lui remirent un chapeau et un pardessus, qu’il revêtit en hâte.

  Les remerciements étaient inutiles. Il serra la main de la doctoresse en disant simplement :

  • J’espère avoir la chance de vous revoir un jour.

  Au-dehors, l’air humide et froid acheva de le réveiller. Il suivit ses nouveaux amis dans les rues silencieuses, l’oreille aux aguets, les nerfs tendus, se rejetant dans les coins sombres à chaque bruit suspect. Longtemps ils avancèrent ainsi l’un derrière l’autre, séparés par des intervalles d’une cinquantaine de mètres, d’abord dans des ruelles obscures, puis sur des chemins caillouteux et des sentiers de campagne, s’arrêtant, écoutant, revenant parfois sur leurs pas pour repartir de plus belle.

  Quand les premières lumières de l’aube firent pâlir le ciel pluvieux, ils étaient arrivés à Trélazé. La maison du mineur qu’ils cherchaient se trouvait à l’extrémité du village, juste à la lisière des champs. Le guide de la petite troupe poussa le portillon de bois et pénétra dans le jardin, où il fut rapidement rejoint par ses compagnons.

  L’aventure tirait à sa fin. Une heure plus tard, ayant fait ses adieux aux deux jeunes gens, Brahim était installé dans son refuge, une espèce de grenier poussiéreux qui lui sembla plus beau et plus confortable qu’un palais.

  Il allait y passer deux semaines, tout à tour dormant, lisant, étendu à plat ventre sur un matelas, ou observant rêveusement les pommiers du jardin sous la pluie. Il avait été convenu qu’on attendrait, pour mettre au point son départ définitif, l’abandon des recherches policières entreprises dans la région pour tenter de le retrouver.

  Ses logeurs, un vieux mineur retraité et sa femme, vivaient seuls. Aux heures des repas ils frappaient trois coups espacés sur la trappe du grenier et Brahim descendait les rejoindre. Ils mangeaient en silence, n’échangeant que de rares paroles, comme préoccupés chacun par de difficiles problèmes. Une seule fois, répondant à une question concernant sa famille, le mineur expliqua d’une voix rauque :

  • Notre fils a été tué par les Allemands.

  Brahim ferma les yeux. La détresse silencieuse des deux vieillards lui faisait mal. A peine sorti du monde de l’ombre et des murailles, il se trouvait confronté à des réalités inattendues, et à la souffrance des autres le meurtrissait. Une force étrange le ramenait presque à son insu, aux dures années qu’il venait de vivre.

  Le soir, dans sa petite chambre du grenier, il se mit à étouffer d’impatience. Impossible de dormir, un flot de souvenirs et d’images le tourmentait. Il avait cru un moment, pour se libérer des incertitudes et de l’angoisse, pouvoir tirait un trait sur le passé. Mais comment oublier les cris de ceux qui vont mourir ? Et les bruits de clé, à l’aube, dans la rouille des serrures ?

  Des frères sont morts. Des lumières se sont éteintes. Des voix se sont tues. Mais des générations nouvelles se lèvent et se lèveront  toujours. Etre fidèle au souvenir des morts, c’est lutter avec les vivants.

  Il alluma une nouvelle cigarette et se leva, dans le noir, pour chercher le cendrier. Une soif dévorant d’action l’avait repris.

  • Qu’est-ce que je fais ici ? se répétait-il. Qu’est-ce qu’ils attendent pour revenir ?

  Il avait hâte de rejoindre les siens. Comment avait-il pu se laisser engourdir si vite par la vie facile et la quiétude ? Son refuge lui semblait maintenant une nouvelle prison. A chaque bruit de voix, à chaque ronronnement de moteur, il se précipitait à la lucarne pour voir si l’on venait enfin le chercher.

  Il ne retrouva son calme qu’au bout de quelques jours, lorsque la voiture qui devait le conduire à la frontière se présenta. Alors il prépara ses affaires et embrassa longuement ses hôtes. La solidarité des hommes, pas plus que leur souffrance ou leurs espoirs, n’a de frontières.

  Sur la route, éclairée par un timide soleil d’hiver, une plaque indiquait la direction d’Angers. De loin, alors que la voiture commençait à prendre de la vitesse, il regarda une dernière fois la ville, pensant à ses amis. Salah, Ali et les autres devaient se trouver en ce moment précis dans les cachots.

  Pour eux, la vie fastidieuse des prisons se poursuivait, plus amère et plus triste maintenant que tout espoir de fuite semblait perdu. Mais il les connaissait suffisamment pour savoir que l’échec n’avait pu les abattre et que dans huit jours, dans un mois, dès ce soir même peut-être, ils lèveraient à nouveau les yeux vers les barreaux en posant la question :

  • Et si l’on tentait l’évasion ?

 

 

 

 

26160 « VILLAIN et ALLAIS imp. Arts et Manufactures, Paris

Achevé d’imprimer 1er trim. 1973

S.E.D.A.G.  Paris

N° d’Edition 273/72

 

 

 

 

 

 

 

L'évasion roman d'Ahmed Akkache. SNED 1973

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