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Ahmed Akkache : un militant d'exception (10 novembre 1926 - 8 octobre 2010 )احمد عكاش: مناضل استثنائي

Ahmed Akkache : un militant d'exception (10 novembre 1926 - 8 octobre 2010 )احمد عكاش: مناضل استثنائي

Ce blog se veut un hommage reconnaissant pour un révolutionnaire algérien exceptionnel que fut si Ahmed. Bonne lecture.

Préface à L’Algérie face à la mondialisation

 

Ahmed Akkache avait pensé, élaboré et écrit ce livre bien avant que la crise financière ne vienne ébranler l’arrogance politique et les certitudes théoriques des prêtres du marché non régulé. Il n’était pas facile d’aller à contre-courant d’une doctrine qui tenait sa domination davantage du pouvoir politique et médiatique que détenaient ses partisans que de leurs arguments ou constructions théoriques.

Quolibets, railleries, stigmatisations étaient alors le lot des critiques d’une mondialisation menée à la hussarde contre des Etats sommés d’abdiquer toute idée d’intérêt national, toute velléité de se consacrer aux besoins sociaux de leurs populations, toute utopie d’une économie autocentrée sur ses besoins propres de développement.

Il ne s’agit en fait, dans le dénigrement des idées critiques, que d’un aspect des luttes opposant dominants et dominés, maîtres du monde et contestataires d’un ordre économique établi.

Les maîtres du monde savent, depuis toujours, que leur première force réside dans l’esprit des dominés. Précisément, en intériorisant leur statut d’infériorité, en magnifiant les maîtres. L’aliénation est le meilleur allié des exploiteurs et il leur faut se l’assurer en permanence. La crise est venue dévoiler la nature des discours sur le libéralisme tenus par les « experts » ou par les politiques : une action de propagande ininterrompue utilisant à merveille, l’art unique de ces experts, celui de jongler avec des chiffres et des mots, en fait, de les manipuler. Sur commande de leurs employeurs et pour étayer leurs thèses.

C’est à ces moments de domination sans partage de la propagande néo ultra libérale qu’Ahmed Akkache scrutait les signes, traquait les indices et les faits montrant sans conteste la contradiction absolue entre les intérêts de notre peuple avec les orientations libérales qui devenaient hégémoniques .

Face à la déferlante des mensonges, il fallait du courage pour ne pas céder au sentiment de la défaite. Ahmed Akkache n’en a jamais manqué. Il lui fallait surtout savoir passer à travers les travestissements de l’idéologie pour arriver aux faits. Il n’a jamais été aveugle face aux faits. Le pouvoir épistémologique est un pouvoir du regard, celui de ne pas se soumettre au champ de vision des idéologies dominantes.

Ces idéologies qui s’aveuglent devant certaines choses pour n’en éclairer que d’autres. Ahmed, lui, aiguise depuis si longtemps son regard à combattre injustices et impostures. C’est sa lutte.

Donc, à l’époque, il observait le monde et ce pays qui lui est si cher à partir de sa retraite qui lui offrait cette distance propice à voir mieux et plus loin. Moins sollicité par le travail et toutes les urgences économiques et sociales qu’il affrontait, il devenait donc plus disponible au dialogue, à l’échange, au débat.

Malgré le brouillard d’une actualité économique dominée par le triomphe apparemment définitif du libéralisme conquérant, il scrutait les signes encore ténus de la crise à venir. Il ne les recherchait pas d’un point de vue théorique ou pour des buts académiques. Plutôt du point de vue de l’analyse globale de ce qui advenait du monde, démarche qui lui est familière. Son regard partait de ce qui lui restait de précieux de sa jeunesse aux engagements chers payés : l’Algérie et la poursuite du combat libérateur dans les conditions d’indépendance politique.

Pour lui, comme hier, le destin de la patrie se noue aujourd’hui dans des rapports internationaux qui perpétuent la vieille question du développement inégal, des rapports inégaux entre peuples et nations, de la domination. Pour certains, il est impossible de penser l’Algérie hors du monde et de la mondialisation en comprenant cette « réalité » comme une fatalité de la domination impériale comme on le dit aujourd’hui.

Pour Akkache, bien au contraire, cette mondialisation n’est pas une fatalité pour l’Algérie, ni dans ses formes impériales actuelles, ni dans ses orientations ultra libérales. Elle est même porteuse de graves souffrances en plus des graves illusions qu’elle nourrit sur le partage de la « prospérité » d’un capitalisme sans limites, sans garde-fous, sans frein à ses appétits et à sa recherche effrénée du profit.

En Algérie, ces orientations ultra libérales triomphaient aussi bien dans des sphères du pouvoir que chez de nombreux experts impatients. Ces cercles étaient forcément impatients de voir le pays si vite converti à l’économie de marché et à une ouverture débridée à la mondialisation. Ils oubliaient que cette politique a déjà été appliquée ici et ailleurs sous le nom d’ « infitah » avec les résultats qu’on lui connaît.

Autres temps autres mots, le terme de mondialisation est venu remplacer celui d’ « infitah » associé à l’abandon de la souveraineté nationale. La mondialisation cela fait bien, ce serait même meilleur effet !

Cela donne surtout l’impression d’un mouvement général qui s’impose à tous et dans lequel tous sont entraînés par les mêmes lois centripètes. Et puisque l’économie de marché a donné de « brillants » résultats en Europe et en Amérique du Nord, elle ne porterait que des promesses de prospérité pour les pays du Sud.

A supposer encore qu’un capitalisme soit encore possible au Sud face à la déferlante du Nord et sa suprématie absolue. L’idée même d’une économie de marché sans freins et sans limites disqualifie le travail et les produits du Sud incapables de soutenir la comparaison.

Mais les ultralibéraux algériens pensaient-ils vraiment à un capitalisme national derrière l’abus de la notion d’entreprise appréhendée en soi comme acteur économique, sans aucun examen du contexte économique, social, culturel, technologique et financier ? Encore qu’il aurait fallu expliquer à nos libéraux combien cette notion d’entreprise est insérée dans une histoire que ne peut rattraper nul raccourci théorique.

Notion ne pouvant être saisie en dehors du soutien d’un Etat capable d’accomplir les tâches historiques d’édification d’un capitalisme par le « haut », le soumettant à des impératifs et à des intérêts nationaux. A l’image de la Chine, du Viet Nam et de bien d’autres pays qui ont bridé ses tendances à liquider les intérêts nationaux pour le seul profit immédiat. Mais si Ahmed Akkache ne part pas de ce seul point de vue, tout son livre est en revanche sous-tendu par une philosophie, une certaine façon de voir le monde et les hommes.

C’est clair que le capitalisme et ses formes impérialistes n’est pas pour lui un phénomène naturel, une expression d’une essence éternelle de l’homme mais un fait historique, un fait de culture, bref, un rapport social. Et il l’examine dans ses manifestations pratiques à l’intérieur d’une formation économique et sociale qui s’appelle l’Algérie.

Il mène de ce fait un examen d’un cas concret sur lequel il applique les grilles de lecture élaborées par la Critique de l’Economie politique et autres œuvres de Marx. Mais tel qu’il l’a compris. Non dans une lecture « économiste » mais dans une approche à partir des rapports sociaux, réels et leur historicité. C’est même cette « capacité » scientifique qui lui permet à la fois de réfléchir au plus haut niveau et de rester attentif au débat le plus ouvert dont il sait qu’il est l’interface de la conscience.

Cela est très frappant chez Ahmed Akkache. Pour lui, la conscience n’est pas un état ni une donnée mais un processus toujours en œuvre, un rapport social dans lequel-justement- les crises, et cette crise financière qui vient de frapper autant que les autres, peuvent produire des accélérations, des modifications. Voire des changements.

Dans cette approche, le travail scientifique participe à la formation de la conscience. Il fallait écrire et inviter les gens au débat. Il l’a fait surtout par la transmission, pour l’espérance et pour l’avenir. Parce que l’histoire est la « fabrique » de notre présent, parce que le présent est une forme développée du passé, Ahmed Akkache a revu ce qu’on peut appeler l’expérience algérienne de développement en l’extirpant de cette idéologie qui l’a accompagnée.

Idéologie qui réduit le développement a un transfert des « choses » matérielles ou idéelles, un simple déplacement des outils et des connaissances sans égard pour les rapports sociaux et les intérêts des groupes et classes en présence. Surtout, sans mesurer l’apport encore possible des formes anciennes de la propriété et de la production, sans voir les possibilités immenses qu’ouvrait la participation de ce qu’on appelle la bourgeoisie et la petite bourgeoisie nationale. Participation qui aurait permis de « travailler » tous les espaces intermédiaires entre les industries lourdes à la seule portée de l’Etat et la petite et moyenne production familiale aux côtés des moyennes, voire des grosses entreprises privées existantes ou émergeantes.

Les problèmes nés de cette période « industrialisante » ne connaîtront évidemment pas de solution avec l’intrusion de l’ultralibéralisme dans notre paysage politique. Non pas pour liquider le socialisme, dont il n’est nulle part question depuis 1989, mais pour effacer l’idée d’un intérêt national distinct des intérêts des marchés financiers er de cette mondialisation impériale.

Ahmed Akkache devait donc examiner ce point « fort » de l’idéologie libérale. Ce à quoi il s’est attaché avec talent. Et surtout avec responsabilité. Car, au final, ce livre n’est pas celui d’un militant qui défend sa cause ou son propre courant idéologique. Il est animé de bout en bout par le seul souci du pays au-delà des positions partisanes. Ahmed Akkache a fait sur lui-même l’effort du scientifique conscient de l’influence des rapports sociaux sur tout travail de recherche. Car ce livre est aussi un travail scientifique.

Nous aurions pu en rester là de la lecture et exprimer une grande considération pour un vrai travail qui aurait intéressé des universitaire et des militants et fait l’objet de quelques débats. La crise a sorti ces questions des cercles académiques. Elle en a fait une affaire des masses et une urgence à régler avant la propagation de ses effets dévastateurs sur le pays en développement.

Il est remarquable que les chantres du laisser-faire, laisser-passer se mettent brusquement à exiger l’intervention de l’Etat et que leurs représentants politiques, en responsabilités des différents pouvoirs des pays dits développés, mobilisent des sommes impressionnantes pour sauver le système bancaire, voire le nationalisent en partie. La veille de la crise, ils « recommandaient » encore la privatisation comme un dogme et nous savons combien et comment leurs « conseils » se formulent de sorte à être compris comme des instructions respectueuses des formes diplomatiques sans rien perdre de leur fermeté. La notion de dogme de la privatisation générale est bien à sa place dans la description des rapports qui se sont instaurés entre pays dominants et pays dominés.

Mais il est faux de croire que la crise suffira à elle seule à démystifier les gens. Dès les premiers moments de la crise, les dirigeants des grandes puissances, relayés par les médias aux ordres des magnats de la presse, expliquèrent que cette crise était le produit des excès du capitalisme, pas du capitalisme lui-même, d’un manque de « moralité » dans la manipulation des produits dérivés et non d’une faillite du système ; que cette crise était celle d’un objet, l’argent qui venait à manquer et non celles des rapports sociaux.

Cette explication a convaincu moins de monde que d’habitude mais a fait de l’effet quand même. C’est pourquoi l’intention première d’Ahmed Akkache prend une dimension particulière : verser ce livre au débat qui doit réunir tous les algériens soucieux d’abord de leur pays, soucieux ensuite de vérité dans cette jungle d’une information maîtrisée et contrôlée par les magnats de la presse. Pourrions -nous, nous tous, nous départir de nos préjugés, de nos convictions partisanes, de certitudes et nous demander ce que ce livre nous dit d’important, de capital pour comprendre le monde sans quoi il serait vain de tenter sa transformation.

 

                                                                                             Mohamed Bouhamidi,

                                                                       Alger, Septembre 2008

Préface à L’Algérie face à la mondialisation

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