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Ahmed Akkache : un militant d'exception (10 novembre 1926 - 8 octobre 2010 )احمد عكاش: مناضل استثنائي

Ahmed Akkache : un militant d'exception (10 novembre 1926 - 8 octobre 2010 )احمد عكاش: مناضل استثنائي

Ce blog se veut un hommage reconnaissant pour un révolutionnaire algérien exceptionnel que fut si Ahmed. Bonne lecture.

Préface de Mohamed Bouhamidi au livre La révolte des saints, Casbah édition 2006, Alger

Ahmed Akkache a porté, dans sa tête, le livre que vous allez lire des dizaines d’années durant. Sa construction rigoureuse, sa lecture passionnante et stimulante ne tiennent pas qu’à cela.

Nous y retrouvons toute la vocation militante et pédagogique de l’homme, son art de la communication et de la parole fortifié par de longues années de luttes parmi les ouvriers et les paysans. Nous y retrouvons ses capacités d’aller vers le plus complexe en partant des points clés d’un problème ou d’un sujet. Mais plus que tout, sa maîtrise des questions liées à la révolte ou la révolution des circoncellions rend le propos clair, digeste, agréable, fascinant.

Le bonheur de parcourir ce livre tient de la jubilation de la découverte. Découverte d’une époque, de son sens  historique, de la combinaison des facteurs économiques, sociaux et politiques, des facteurs internes et externes qui ont mené, sur plus d’un siècle, les circoncellions de leurs premières escarmouches contre l’ordre esclavagiste et colonial romain à la constitution difficile et sinueuse d’une organisation d’état qui mettra fin à la domination étrangère, aux latifundia et au système de l’esclavage.

Travail remarquable par la rigueur sur un sujet tout entier soumis à une suprématie des sources latines, des sources de la puissance dominante et partie au conflit.

Ahmed Akkache a recensé patiemment toutes les thèses nombreuses, antiques ou modernes, hostiles ou sympathiques. Il a fallu qu’il les confronte, diverses et contradictoires, aux faits rapportés par leurs auteurs eux-mêmes. Travail critique qui l’amène à déblayer le terrain, voir ce qui dans les informations rapportées relevait ou relève des luttes idéologiques ou partisanes, de la prise de position sur les moments de la révolte aux justifications a posteriori des historiens coloniaux, pour ne retenir que les faits, leur déroulement, leur agencement, leur cohérence dans le temps. Jubilation de l’âme stimulée par la découverte du sens, par la compréhension rendue possible de bribes de notre mémoire devenue connaissance.

Comme toutes les grandes épopées, La Révolte des Saints génère la rêverie. Les similitudes des méthodes de domination coloniale, de manipulation, de division des insurgés sont frappantes. La corruption d’indigènes promus à quelques miettes ou à des avantages un peu plus conséquents pour créer des leurres et se faire les relais idéologiques et politiques actifs des maîtres étrangers à comparer les époques, les mécanismes de domination ou de lutte, les causes des victoires ou des défaites, les méthodes de mobilisation et d’affrontement politiques ou militaires. Mais ce qui passionne littéralement dans ce livre reste la reconstruction des combinaisons entre l’ensemble des sphères de l’activité humaines de l’époque : économie, finances, politique, religion et idéologie, art militaire, vie sociale etc…etc.


Seule une profonde connaissance et une profonde compréhension des instruments critiques du marxisme pouvaient aboutir à ce résultat. On se prend à rêver devant ce tableau saisissant et, si on a le temps devant soi, ces rêveries peuvent dériver en moments épistémologiques sur les problèmes qui agitent nos débats actuels.

Commençons d’abord par les mythes. Celui de Saint Augustin d’abord, cet idéologue et ce théologien de la soumission à la puissance romaine fraîchement passée au christianisme. Le hasard a voulu que cet ouvrage paraisse au moment où nous enregistrons de multiples tentatives de magnifier Saint Augustin, l’un des principaux acteurs idéologiques de ce long combat. Notons que la mode est à sa louange et à l’oubli de son principal adversaire religieux et politique, Saint Donat, évêque berbère, entré en confrontation directe et totale avec la domination et avec l’église romaines.

Il est normal que cette église veuille réveiller le souvenir de ce grand propriétaire qui l’a si bien servie tout en servant Rome, qui a voulu servir Dieu en servant César. Il reste, du point de vue théologique, un personnage considérable et probablement un personnage clé de son histoire. Il est tout aussi normal que dans le sillage des idéologies coloniales, des historiens-missionnaires cherchent à magnifier un berbère latinisé qui peut être la preuve post mortem de la grandeur latine de l’Algérie dans laquelle ils ont cherché leurs référents et leurs justifications, voire leur filiation historique.

La colonisation française fermerait la longue parenthèse ouverte du sixième siècle à 1830 pour ramener ce pays à une situation originelle et somme naturelle de pays vacant, en tout cas inconsistant sans la présence étrangère civilisatrice. Le problème se pose quand des algériens, d’aujourd’hui, cherchent dans Saint Augustin l’image d’un intellectuel berbère au nom d’un ancrage patriotique et historique nettement mieux représenté, de ce point de vue, par son adversaire Saint Donat.

L’interrogation sur cette mode et ses motivations devient légitime dès lors que dans le processus de l’histoire réelle l’Evêque Augustin a pris fait et cause pour Rome contre les berbères, son ethnie d’origine. Avec la plus extrême prudence, nous pouvons avancer quelques hypothèses en partant de nos données actuelles puisque cette mode relève de notre temps. Elles procèdent parfois d’une sincère, mais ignorante, volonté de construire l’image d’une Algérie plurimillénaire à laquelle Saint Augustin ajouterait du prestige. D’autres motivations prennent source dans les débats identitaires et Saint Augustin est brandi comme l’icône d’une berbérité féconde en création intellectuelle à opposer aux thèses d’une Algérie arabe et musulmane plutôt stérile. Exit le fait que Saint Augustin a précisément écrit et prêché en latin contrairement aux traditions donatistes qui ont fait un large usage du berbère. Il est paradoxal que les fondateurs de ce nouveau « patriotisme » cherchent leurs référents de gloire chez le dominateur étranger d’hier et chez des indigènes qui l’ont servi après avoir perdu tout caractère culturel et mental berbère et s’être profondément latinisé. L’ignorance de l’histoire réelle et de ses détails n’explique pas tout ce paradoxe.

Il faut rappeler qu’entre les deux grandes guerres mondiales, des maitres auxiliaires et indigènes subjugués par la gloire française avaient trouvé les causes de la décadence algérienne dans la langue arabe et la religion musulmane et prônaient dans leur programme pro-assimilationniste un retour aux sources latines de l’Algérie, travestissant les réalisations des maîtres romains, ou de leurs relais locaux, en exploits berbères. L’oubli, dans ces mises à jours, de Saint Donat ou de Saint Cyprien, authentiques, intellectuels et résistants à l’ordre romain, qui expliquaient aux esclaves et aux fidèles qu’on ne peut adorer deux maitres à la fois « Dieu et César » est révélateur du besoin d’effacer l’histoire réelle pour construire ces mythes. Seul un retour aux textes de Fanon sur les rapports colon-colonisé peut éclairer en grande partie les fonctions de ces mythes.

Fanon a brillamment expliqué que les colons dans leur entreprise de domination créent des mythes coloniaux qui consistent à nier aux colonisés tout passé, toute culture, tout référent historique. En réaction, les colonisés vont produire à leur tour des mythes anti-coloniaux consistant à magnifier un passé, à l’opposer aux négations du colon et même en cas de difficultés à produire des notions chargées de les contourner. C’est le cas pour la notion de négritude dans la brillante démarche d’Aimé Césaire. Pour ce qui concerne notre pays, les mythes ne sont pas plus simples par ce que l’Algérie avait un passé. Le mythe d’une Algérie heureuse, l’Algérie latine, développé par les maîtres auxiliaires (lire les passeurs de rives de Claude Liauzu) rejoignait parfaitement l’idéologie coloniale avec l’avantage de rejeter dans l’opprobre l’Algérie islamisée mais vaincue, donc coupable, et de se refaire une image originelle et gratifiante à opposer au colon, voire  lui rappeler un lointain cousinage .

Vous connaissez les autres mythes et leurs rôles dans l’embellissement de  notre passé arabo-musulman. Mais les fonctions actuelles de ces thèses latinistes s’insèrent à la fois dans la vitesse d’inertie des luttes idéologiques qui ont préparé la guerre de libération et dans de nouvelles perspectives. Nous savons depuis les travaux de George Corm que les problèmes identitaires relèvent plus des angoisses devant l’avenir que d’un attachement désintéressé au passé.

Car, par ignorance pure dans ce cas-là, le retour à Saint Augustin continue une bataille déjà achevée et poursuit des buts du passé. Il est complexe, cet écheveau de motivations, de raisons, de prétextes à la redécouverte de Saint Augustin, non sous l’angle d’une curiosité intellectuelle louable et légitime mais pour l’investir dans des conflits du présent qui ne s’avouent pas. Or, nous ne pouvons faire ce travail sur nous-mêmes en restant prisonniers des questions du passé.

La lecture de ce livre peut laisser perplexe le profane en histoire sur la durée de ces luttes contre l’esclavagisme romain. Il a fallu plus d’un siècle d’accumulations pour que d’éparses, elles se combinent au fur et à mesure pour aboutir à la constitution d’une organisation politique et militaire qui a pu briser la mainmise romaine et le système esclavagiste en conjugaison avec d’autres facteurs économiques, financiers ou « internationaux » minutieusement rapportés par Akkache.

Le livre nous ramène à cette réalité que l’histoire avance par accumulations et combinaisons successives, longues, lentes, patientes dans toutes les sphères de l’activité sociale qui rend presque infantiles les croyances actuelles qu’il suffit d’une déclaration pour changer le monde.

La troisième rêverie à la lecture de ce livre nous ramène à un sujet d’une brûlante actualité philosophique, celle de la lutte des classes. Elles sont mortes ! dit-on. Nous apprenons au fil de l’analyse et de la découverte des faits que les luttes de classes ne sont jamais pures. Elles n’opposent jamais deux classes entre elles dans une confrontation isolée mais s’insèrent dans des luttes sociales beaucoup plus complexes mettant en œuvre des groupes, des structures, des intérêts qui convergent et qui obscurcissent le conflit fondamental tout en le fructifiant. Entre l’esclave évadé d’un latifundium, un donatiste en lutte pour l’indépendance de l’église locale, un nomade en reconquête de ses parcours perdus, un aguelid des montagnes éloignées des centres nerveux de la présence romaine se sont tissés des synergies. Avec la fin de la présence romaine prenaient fin et l’esclavagisme et la puissance qui rejetait les tribus au-delà des terres fertiles, au-delà du limes.

La fin de l’esclavagisme et le passage à des formes féodales combinées aux structures tribales et à l’élevage : voilà le contenu historique de la révolte des saints, qui a succédé aux autres luttes engagés deux à trois siècles plutôt contre la colonisation romaine. Tout comme dans ce lointain passé, les luttes de classes n’ont pas disparu mais se retrouvent obscurcies, presque englouties dans d’autres luttes complexes intégrants intérêts nationaux, locaux, ethniques, linguistiques et culturels en travail depuis l’avènement des grandes guerres de décolonisation et des processus connexes qu’elles ont impulsés.

Cela nous a amené irrésistiblement à deux questions clés de la vie des nations. La révolte des saints qui a pris tant de décennies et concerné tant de générations nous renvoie à la relativité du temps. Il existe finalement un temps politique qui concerne une génération autour des questions immédiates du pouvoir ou de la politique. Au mieux, ce temps peut concerner deux générations. Mais les transformations de la société se déroulent sur une autre échelle, celle du temps historique, celui de l’accumulation qui va, en présence de facteurs favorables, induire les changements dans la société, dans l’état et dans la politique. Nul mouvement révolutionnaire, c’est à dire nul mouvement qui aspire à changer la société ne peut se satisfaire du temps politique ou s’y contenir. Et si l’heure du changement n’a pas sonné, le travail des révolutionnaires consiste à favoriser l’accumulation, à la hâter. Encore faut-il avoir en tête les buts réels de l’histoire ou du moins avoir dans la tête les objectifs qui les servent car, c’est bien connu, « Les hommes font l’histoire à leur insu » (Karl Marx).

Notre passé le plus récent et le plus douloureux nous renseigne combien les mouvements sociaux qui se réclament du temps historique ou même du temps encore plus long, le temps religieux ou de la civilisation, peuvent dominer les partis ou les programmes qui se conçoivent sur la durée politique. Annie Kriegel a analysé dans « Le pain et les roses » comment les anciennes strates culturelles et idéologiques résistent le mieux dans les grandes crises contrairement aux idéologies récentes qui se « cassent » et s’effritent, quand se produisent de grands bouleversements.

L’autre question clé qui semble d’une brûlante actualité concerne la relation de la dynamique à la structure. Toujours les études des mouvements historiques ont montré que la dynamique crée la structure qui, à son tour, va l’organiser, lui donner force et cohérence. Jamais la création d’une structure n’a pu déboucher sur une dynamique et encore moins sur une dynamique sociale. Evidemment il s’agit ici des structures qui se donnent pour but les changements de société. Est-ce à dire que les hommes animés d’une volonté de changement doivent renoncer à créer des structures et attendre timidement que des dynamiques débouchent naturellement sur les structures qui les animeront avec plus de cohésion ? Pas du tout ! Mais de là à croire que la création de la structure fait l’histoire ou la génère, il y a le pas de l’illusion politique.

Dans ces cas, les hommes politiques mettent ces structures à l’écoute des dynamiques éventuelles, en recherche les ressorts profonds, et se mettent au service de leur maturation. Sinon nous retrouvons comme pour la notion de temps politique ou historique dans des situations de rente : avoir le résultat sans effort, avoir le capital sans l’accumulation. Il n’est pas nouveau pour la philosophie de constater l’effet des modes de vie sur les modes de pensée et il n’est pas étonnant que dans un pays porté par la rente, les conduites, les pensées, les méthodes s’imprègnent de la réalité de la reproduction sociale en cours y compris et peut-être surtout pour ceux qui font profession de combattre l’état réel de l’économie, de la société, de la culture et des idéologies. L’hypothèse que nous sommes imprégnés, « imbibés » par la situation de rente jusque dans nos moindres réflexes intellectuels reste une piste à explorer pour la sociologie. Ce livre en tout cas nous le rappelle avec force.

Cette préface ne peut indiquer de ce livre toutes les pistes et toutes les perspectives qu’il ouvre : universitaires, historiques, culturelles, philosophiques.

 Qu’elle soit perçue pour ce qu’elle est : un hommage à un travail de grande qualité et à un homme dont la vie et les engagements nous sont une fierté.

 

Mohamed Bouhamidi

Mai 2005

Saint Donat, évêque martyr, berbérophone et anti-colonisation romaine

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