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Ahmed Akkache : un militant d'exception (10 novembre 1926 - 8 octobre 2010 )احمد عكاش: مناضل استثنائي

Ahmed Akkache : un militant d'exception (10 novembre 1926 - 8 octobre 2010 )احمد عكاش: مناضل استثنائي

Ce blog se veut un hommage reconnaissant pour un révolutionnaire algérien exceptionnel que fut si Ahmed. Bonne lecture.

Lecture Ouverte du Livre : Les Guerres paysannes de Numidie, Ahmed Akkache, SNED, Alger, 1973.

 POUR TOUS

 

 

 

 

                 Ahmed AKKACHE

 

 

 

LES GUERRES       

PAYSANNES

DE NUMIDIE

 

SNED  -  Alger  -  1973

 

 

INTRODUCTION

 

 

   Aussi loin que l’on remonte dans le passé, l’histoire de l’Algérie est marquée de combats incessants pour la liberté et la terre. Bien avant la colonisation française, aux temps lointains où s’ébauchaient, à travers le fracas des armes et le tumulte des chevauchées, les premiers contours de la nation, les guerres paysannes constituaient déjà dans notre pays une tradition séculaire.

      C’est que les terres algériennes, riches, fertiles, faisant vivre de grands troupeaux et produisant avec générosité le blé, l’huile, le vin, le miel, ont toujours suscité la convoitise de l’étranger. Depuis les Carthaginois et les Romains jusqu’aux Turcs et aux Français, la liste est longue de toutes invasions qui se sont abattues au long des siècles sur notre sol, pour piller ses richesses et exploiter ses habitants.

      Fait remarquable à souligner : les colonisations étrangères ont tendu à l’accaparement des terres et toutes ont échoué par suite de l’opposition irréductible des paysans et des populations rurales.

      Privés brutalement de leurs moyens d’existence, dépossédés de leurs troupeaux, refoulés vers les régions improductives, les anciens habitants de l’Algérie n’avaient d’autre recours possible que la lutte pour reconquérir leurs terres et leurs pâturages. Cette exigence historique en a fait des paysans et des pasteurs guerriers, habiles au maniement des armes, rebelles à toute domination, organisés en tribus farouches constamment en mouvement et pratiquement indestructibles dans les montagnes et les déserts qui leur servaient d’abri.

      L’histoire de ces hommes, abordée brièvement dans les pages qui suivent, est d’une richesse prodigieuse. Elle ne se limite pas, en effet, à l’action spectaculaire de quelques souverains ou chefs de guerre. Elle n’est pas fondée sur les exploits individuels de personnalités d’élite, mais sur le mouvement de masses humaines innombrables qui, du  II ème avant Jésus-Christ au V ème siècle de l’ère chrétienne, c’est-à-dire pendant tout la période de la colonisation romaine, ont érigé l’armée anonyme des paysans sans terre en porte parole de la nation.

 

     

REGARD SUR LA NUMIDIE ANTIQUE

 

 

       Quand les Romains entreprirent la colonisation de la Numidie, au deuxième siècle avant l’ère chrétienne, ils se heurtèrent à un peuple vigoureux, combatif, farouchement épris d’indépendance. Conscient de son originalité, déjà enraciné au sol, le peuple leur opposa une résistance acharnée.

      La tête rasée à l’exception d’une longue mèche sur le sommet du crâne, le menton orné d’une fine barbe en pointe, les guerriers numides utilisent avec dextérité la lance, le javelot et le bouclier. Ce sont des cavaliers intrépides, habitués à parcourir de grands espaces, aimant les grandes chevauchées à la poursuite des bêtes sauvages. Ils habitent en général des tentes facilement démontables. Ils sont généreux, hospitaliers, épris de démocratie et de justice. La plupart des témoignages s’accordent à reconnaître leur grandeur et leur noblesse.

      La Numidie, nom donné à leur pays par certains voyageurs du fait, semble-t-il, de l’importance de ses populations nomades, est grande et riche. C’est l’ancêtre de l’Algérie actuelle.

      « Les Numides, écrit un historien pourtant mal disposé à leur égard (1), s’étaient fait dans la seconde guerre punique un nom retentissant. C’étaient des Barbares dont le voisinage des Carthaginois avait développé l’astuce naturelle, parce qu’ils avaient dû lutter de ruse avec eux, comme dans leurs déserts, ils luttaient de ruse avec la gazelle et, dans leurs montagnes, avec le lion et la panthère.

      « Massinissa…cavalier intrépide, même à 90 ans, était le fidèle représentant de cette race qui, avec ses chevaux rapides, vivait de chasse…bien plus que de ses cultures. Celles-ci s’étendaient dans les vallées fertiles et au bord des ruisseaux où le dattier donnait des fruits savoureux. Sur les plaines, au flanc des collines, de nombreux troupeaux de bœufs et de moutons erraient l’année entière sans clôture ni abri, partout où ils trouvaient de l’herbe ».

      Le territoire national a commencé dès cette époque à prendre forme. Bien que débordant légèrement sur la Tunisie, le Maroc, il est déjà sensiblement le même que celui d’aujourd’hui. La culture du blé, de l’orge, de la vigne et des oliviers s’y développe, servie par une fertilité remarquable du sol. L’élevage, qui intéresse surtout les chevaux et les bœufs, est déjà si important que le Phénicien Amilcar, à l’issue d’une incursion dans le Constantinois, ramène d’un seul coup à Carthage plus de 20.000 têtes de bétail.

      L’utilisation du fer et le perfectionnement progressif des instruments aratoires améliorent régulièrement la production. Des échanges commerciaux s’organisent entre régions agricoles et régions pastorales. Les tribus, d’abord opposées les unes aux autres, commencent à se rassembler sous une autorité centrale unique : celle de Massinissa, un chef d’envergure, dont le principal mérite est d’avoir su diriger les grandes transformations économiques et sociales qui s’opéraient alors dans le pays.

      « Voici ce qu’il fit de plus grand et de plus merveilleux, écrit un auteur latin : avant lui, toute la Numidie était considérée comme incapable par sa nature de donner des produits cultivés. C’est lui le premier, qui montra qu’elle peut les donner tous » (Polybe, trad. Par S. Gsell).

      Le vieux roi agrandit sa capitale : Cirta (Constantine). Il jeta les bases d’un Etat, d’une administration, d’une armée. Il distribua des terres aux tribus nomades pour les fixer au sol, constitua de grands domaines fonciers, développa les travaux d’irrigation, le commerce, créa une monnaie. Sous son impulsion la Numidie connut un essor tel qu’elle devint rapidement un rival redoutable pour les deux puissances qui se disputaient alors l’hégémonie en Méditerranée : Carthage et Rome.

      Aussi ces deux puissances s’attachèrent-elles à la détruire. Carthage d’abord multiplia les incursions et les activités à l’intérieur du territoire numide. Puis, profitant de la mort de Massinissa (en 148 avant J.-C.) et de la défaite de Carthage, l’armée romaine entreprit à son tour la conquête du pays avec des moyens considérables.

      A peine le jeune numide se trouvait ainsi confronté au plus puissant empire du monde antique. Mais il ne céda pas. Ce fut une épopée extraordinaire, une guerre de résistance admirable à peu près unique dans l’histoire, où des générations entières se succédèrent sans jamais accepter la soumission et se transmettaient fidèlement les unes aux autres le flambeau de la résistance.

      Marquée d’épisodes dramatiques et de combats sanglants, de victoires et de défaites, cette guerre populaire n’a pratiquement jamais cessé durant la longue période de la colonisation ; et ce n’est pas sans raison qu’un auteur français a intitulé l’histoire de la domination romaine « quatre siècles d’insurrections et de révoltes » (2).   

 

  1. DU BUY : Histoire des Romains, t II, p.442
  2. G. HARDY : Vue générale de l’histoire d’Afrique, p. 28

  3. « Quatre siècles d’insurrections et de révoltes »

 

 

  

 

LA COLONISATION ROMAINE

 

 

 

   Parmi les chefs les plus prestigieux de cette longue résistance, il convient de citer en premier lieu Jugurtha. Descendant de la famille royale, officier brillant, intelligent et habile, le jeune prince dirigea contre les Romains une guerre de plusieurs années, parcourant le pays, de Constantine à la frontière marocaine, pour organiser la lutte et livrer de nombreux combats (11 à 14 av. J.-C.). Tout d’abord les envahisseurs essuyèrent des échecs sanglants. Des légions entières furent détruites.

      Comprenant alors que la force militaire, à elle seule, ne viendrait jamais à bout d’un peuple aussi irréductible, les Romains s’attachèrent à le diviser.

      Ils firent donc en sens inverse le chemin de Massinissa, dénouant progressivement la trame qu’il avait nouée entre les diverses tribus. Pour affaiblir le pouvoir central, ils encouragèrent les ambitions des chefs locaux, distribuant les titres honorifiques, nommant des dirigeants de tribus préfets ou princes.

      Surtout ils s’efforcèrent de consolider la base économique de l’aristocratie tribale et des classes dirigeantes traditionnelles, restées jusque-là très faibles, en leur donnant la propriété personnelles de certaines terres arrachées aux communautés paysannes. Les distributions d’or, l’intéressement aux transactions commerciales, l’attribution de petites propriétés aidèrent à fortifier la bourgeoisie villageoise.

     Les nouveaux groupes privilégiés, trop faibles pour assurer seuls, la défense de leurs intérêts contre des populations aussi hostiles aux inégalités sociales qu’à la collaboration avec les occupants, ne voyaient de salut que dans la présence romaine, qu’ils servirent de leur mieux.  

      Après la mort de Jugurtha, en 104 avant J.-C., le pays fut démembré, seule la partie nord-est du constantinois garda le nom de Numidie. La partie occidentale, peuplée surtout de nomades, fut confiée, sous le nom de Maurétanie, à Juba II, roi esclave au service de l’occupant.

      De nombreux chefs révolutionnaires s’efforcèrent, cependant, à plusieurs reprises d’abattre le pouvoir royal et de reconstituer l’unité de la Numidie ancienne.

      Le plus célèbre d’entre eux est Tacfarinas, un paysan aurassien, déserteur des forces auxiliaires romaines, qui réussit à mettre sur pied une véritable armée populaire pour combattre les envahisseurs. Pendant près de sept ans, une guerre très dure ravagea le pays.

      L’absence, ou l’insuffisance, des documents historiques ne nous permet malheureusement pas de situer le rôle exact des grandes insurrections de l’époque, et notamment celle de Mazippa, un important chef des tribus maurétaniennes en lutte contre Juba et ses maîtres. Nous savons néanmoins qu’après la mort de Tacfarinas dans la région de Sour El Ghozlane, en l’an 24 de l’ère chrétienne, aucune force centralisée ne pouvait plus organiser le peuple et s’opposer victorieusement à la marche des légions.

     Les tribus se battaient désormais en ordre dispersé. Leur résistance, opiniâtre et souvent héroïque, ne se manifestait qu’au moment où la colonisation atteignait leurs propres terres, menaçant leurs intérêts vitaux. Alors, et alors seulement, les tribus se dressaient farouchement, défendant pied à pied la moindre parcelle de leur sol, luttant avec une intrépidité et un mépris de la mort qui faisaient l’admiration de tous.

      Mais il était alors trop tard. Malgré ses lourdes pertes l’ennemi, plus fort numériquement, et parfois même aidé de contingents de tribus rivales, occupait la région, s’appropriait les terres, réduisait les prisonniers à l’esclavage et refoulait les survivants vers les montagnes infertiles ou les zones arides du sud.

      C’est ainsi que le limes, cette frontière fortifiée qui protégeait le pays conquis, d’abord établi à la limite du Tell, recula progressivement vers les régions méridionales, englobant successivement les Hautes-plaines  constantinoises, le Hodna, puis les Hauts-plateaux algérois et le littoral oranais. A l’intérieur de cette limite la colonisation se donna libre cours.

     

  

    Rien n’était plus facile. Il suffisait de s’installer. La terre ayant été décrétée propriété romaine, les « Indigènes » n’avaient plus aucun droit. Notons en passant que cette brillante leçon de savoir-faire n’allait pas être perdue pour tout le monde. Dix-huit siècles plus tard le maréchal Bugeaud, bon élève, recommandait à ses soldats : « Partout où il y aura de bonnes terres, et des terres fertiles, il faut installer les colons, sans s’inquiéter à qui elles appartiennent ».

      On procéda de la même façon pour constituer les fameux latifundia, les domaines particuliers de l’empereur, de sa famille, de ses courtisans ; domaines parfois si vastes qu’on ne pouvait, aux dires d’un contemporain, en faire le tour à cheval en une journée.

      Les premières expropriations portèrent évidemment sur les plaines riches, déjà cultivées, et ne touchèrent par conséquent que les tribus sédentaires. Il s’agissait alors d’organiser la production céréalière et de fournir rapidement à Rome les immenses quantités de blé dont elle avait besoin pour nourrir la masse de ses citoyens désœuvrés.

      Vint cependant le moment où on exigea également de l’Afrique du vin et surtout de l’huile. Les tribus nomades furent alors touchées à leur tour, les terrains de parcours des troupeaux devenant indispensables pour l’extension des olivettes.

      Le territoire de la Numidie libre rétrécissait ainsi comme une peau de chagrin. En dehors de quelques enclaves semi-steppiques où les anciens maîtres du sol menaient désormais une existence misérable, seuls les massifs montagneux inaccessibles, le Djurdjura, l’Aurès, le Babor et l’Ouarsenis maintenaient une organisation indépendante.   

        

     

 

 

LA RESISTANCE DES PREMIERS SIECLES

 

 

 

     Cela ne veut pas dire que la « paix romaine » régnait désormais sur le pays. Au contraire, des insurrections populaires éclataient à intervalles réguliers.

Il s’agissait surtout, alors, d’insurrections périphériques, de révoltes en quelques sorte « extérieures », importantes certes, énergiques, souvent massives, mais qui venaient régulièrement se briser sur les frontières de la « province », soit en Oranie (Maurétanie césaréenne), soit plus souvent encore  dans le sud, où les tribus sahariennes et les nomades réfugiés entretenaient un état de guerre permanent.

      Voici, à titre d’exemple, une liste certainement très incomplète de ces insurrections, reconstituée d’après quelques textes d’époque et divers documents épigraphiques.

     - Avant J.-C. : soulèvement des Gétules (tribus sahariennes). Accrochages dans le sud algérien pendant près de 30 ans. 

       - en 17 : Insurrection des Musulames (Aurès et régions méridionales de Numidie)

      - En 45 : Insurrection en Maurétanie et dans le sud de la Numidie. Les troubles se poursuivront jusqu’en 54.

      - En 78 : Révolte des tribus Garamantes (Sahara)

      - En 86 : Soulèvement des tribus Nasamons dans le sud algéro-tunisien. Des collecteurs d’impôts sont massacrés.

      - en 118 : Insurrection en Maurétanie, dans le Hodna et l’Aurès. Des combats sont signalés sans interruption jusqu’aux environs de l’an 144.

      - En 152 : Révoltes sporadiques dans les mêmes régions.

      - En 180 : Nouveau soulèvement des tribus maurétaniennes.

      - En 211 : Nouvelles révoltes dans le sud de l’Aurès.

      - En 238 : Importante insurrection en Numidie, qui marque le début d’une période incessante de troubles.

      Ainsi, durant des siècles, les vagues ininterrompues de l’insurrection montaient de toutes parts à l’assaut de la citadelle romaine. Mais telle était la richesse de la terre numide que les structures coloniales, nourries de toute la substance du pays, tenaient bon.

      Contraint de combattre en permanence sur ses frontières, le régime puisait à l’intérieur de quoi alimenter ses guerres interminables : produits agricoles, hommes, ressources financières. Les profits fabuleux retirés de l’exploitation des latifundia, du travail des esclaves dans les mines et du commerce d’exportation, lui permettaient non seulement d’entretenir ses légions, mais encore de payer des mercenaires et de corrompre l’aristocratie numide qu’il associait habilement au pillage du pays. 

      C’est l’époque de la grande prospérité romaine, de l’essor économique, des cités grandioses, des villas magnifiques, des palais, des thermes, des mosaïques, du luxe insolent des riches et, par contrecoup, de la misère atroce des pauvres. Les magnifiques vestiges archéologiques qu’on trouve aujourd’hui encore à Timgad, Djémila, Tébessa ou Cherchell, ne doivent pas faire oublier que cette belle civilisation n’a pu en définitive s’édifier que « sur les ossements de générations d’esclaves » et pour le seul profit d’une infime minorité.

      Voici à titre d’exemple comment un témoin décrit le sort misérable des prisonniers et des forçats de Numidie : «Ils étaient enfermés dans les mines d’or et d’argent. Ils y subissaient la flagellation. Ils paraissent avoir été marqués au front…Ils avaient les pieds entravés par des anneaux de fer que reliait une chaîne. La tête à moitié rasée, presque nus, à pine nourris, ils s’étendaient la nuit sur le sol et le jour ils travaillaient dans les galeries obscures où les aveuglait la fumée des torches » (1)

      Cette répression impitoyable éclaire la nature véritable de la civilisation romaine, rejetée par l’immense majorité des populations numides. Un auteur français constate à ce sujet :

      « Les Indigènes dépouillés, réduits au servage ou refoulés, ont toujours  conservés contre Rome un ressentiment inaltérable qui fit sombrer la colonisation romaine. Et ce ne fut pas long car, dès le IVe siècle, on s’occupait de relever les villes mourantes…

     « Aussi l’empereur et les grands propriétaires étaient-ils obligés d’entourer leurs domaines d’une ceintures de forts pour en écarter l’ennemi. Ils élevaient des tours, chargées de protéger le domaine, le long des voies de communications, des vallées, des fleuves, sur les sommets, de telle sorte qu’elles se liaient ensemble, qu’elles se voyaient et qu’elles se portaient secours.

     Est-ce l’indice d’une sécurité parfaite que cette colonisation toujours sur le qui-vive ?.... » (2)

 

  1. Saint Cyprien, Epist. 77,3.
  2. Capitaine Godechot : Étude sur la colonisation romaine en Afrique, p. 22.   

          L’INSURRECTION DE 253

 

Bâtie sur la sueur et le sang des peuples opprimés la « prospérité » romaine n’allait pas tarder à s’effondrer. Les lourdes dépenses militaires indispensables à la surveillance de l’empire, jointes au gaspillage effréné et au luxe insolent des classes riches, allaient vider les caisses de l’Etat et entraîner, à partir du III e siècle, une crise économique et financière sans précédent.

Pour y faire face, les Romains aggravèrent encore les impôts et l’exploitation des paysans. Mais la misère effroyable des campagnes se traduisit par de nouveaux soulèvements. Aux esclaves ruraux et aux ouvriers saisonniers descendus des tribus se joignirent des milliers de petits agriculteurs libres, sous-locataires de parcelles minuscules dans les grands domaines fonciers, écrasés de corvées et de charges fiscales nouvelles, ainsi que de nombreux propriétaires ruinés. La résistance à la domination étrangère s’identifiait désormais à la lutte contre l’exploitation des hommes et pour la récupération des terres volée, réalisant ainsi cette « imbrication de la résistance à l’agression et des luttes sociales » qui caractérise l’histoire de notre pays. (1)

Aussi quand les flammes de l’insurrection s’allumèrent à nouveau, en 253, « les paysans berbères ne s’attaquèrent pas spécialement aux Romains, mais à tous leurs oppresseurs, quels qu’ils fussent, et surtout aux Berbères romanisés dont ils pillèrent les terres ». (2)

Il ne s’agissait nullement, comme le prétendent certains auteurs français, de « troubles anarchiques » et « d’efforts incohérents », mais d’un soulèvement organisé. Le signal de l’action n’a pas été donné au hasard, mais à l’heure la plus propice : celle où l’empire romain, secoué à l’intérieur par les désordres économiques, était de surcroît assailli à l’extérieur par les Germains et les Perses.

Quand bien même il n’y aurait pas eu, ce qui semble probable, de liaisons organisées entre les Numides et les autres peuples asservis par Rome, on ne peut contester l’existence en Algérie d’une direction insurrectionnelle centralisée. Sous la conduite de qui ? De Faraxen sans doute, un valeureux chef de tribus du Djurdjura, le seul dont le nom soit conservé jusqu’à nous. Mais pas seulement lui. Car la mort de Faraxen, en 259, n’a nullement empêché la guerre de se poursuivre durant de longues années encore.

S’il fallait une autre preuve du caractère organisé du soulèvement, on la trouverait dans son extension rapide à l’ensemble du pays. Les inscriptions romaines relatives aux opérations militaires n’ont pas été relevées seulement sur des monuments commémoratifs découverts autour du Djurdjura, dans la vallée de la Soummam, à Auzia (Sour EL Ghozlane) et Zuccabor (Miliana) mais aussi à Milev (Mila) près de Constantine, et Altava (Ouled-Mimoun) près de Tlemcen. Ces deux derniers points sont séparés l’un de l’autre par une distance de mille kilomètres. Aucune tribu, ni même confédération de tribus, n’aurait pu dans les conditions de l’époque mener seule une guerre de plusieurs années et participer à des combats en des points aussi éloignés de son territoire d’origine.

Il faut donc bien admettre qu’une entente plus large s’est réalisée, groupant autour des tribus montagnardes de Kabylie, des confédérations nomades de Maurétanie et des populations urbaines du Constantinois. Après des siècles de colonisation, de morcellement territorial et d’étouffement culturel, cette entente traduit une résurgence remarquable des aspirations à l’unité.

Certes, l’unanimité est loin d’être faite. D’importants contingents d’auxiliaires se battent encore dans l’armée romaine. Et Faraxen lui-même sera tué par un détachement de cavaliers maures. Mais ces « harkis » de l’antiquité sont de plus en plus isolés. Le détachement qui tua Faraxen est rapidement détruit et son chef, Gargil, tué a son tour dans une embuscade par d’autres cavaliers maures ralliés à l’insurrection.

Quoi qu’il en soit, des combats acharnés se déroulèrent de longues années durant en divers points du pays : en 257 à Altava ; en 259 à Milev, en 260 à Auzia, en 289 dans la vallée de la Soummam et en bien d’autres régions encore. Après de brèves périodes d’accalmie, la guerre se rallumait sans cesse. Les évènements étaient suivis à Rome avec angoisse. Preuve de l’importance capitale qu’on leur accordait : en 297 l’empereur Maximien traversa la mer en personne pour participer à la « pacification ». Des renforts considérables furent envoyés sur place ; des régions périphériques furent abandonnées (surtout en Oranie) pour permettre une plus forte concentration des troupes sur les points décisifs, c'est-à-dire sur les plaines riches où s’étendaient, à perte de vue, les immenses domaines fonciers de l’aristocratie coloniale.

 

  1. Charte d’Alger,Ch.I.p.10
  2. Ch.A.Julien : Histoire de l’Afrique du Nord,t.I,p.197

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LES CIRCONCELLIONS

 

 

 

   C’est précisément dans ces vastes régions de latifundia, objet d’une exploitation féroce, que surgissent à partir du IVe siècle des groupes de paysans armés qui vont semer la terreur dans le camp des grands propriétaires romains et de leurs alliés. L’histoire connait ces hommes sous le nom de circoncellions, mot rugueux dérivé du latin et signifiant littéralement « ceux qui assiègent les fermes ».

En dépit des interprétations tendancieuses de la plupart des auteurs européens, qui les considèrent indifféremment comme « des bandes de pillards » (R.Cagnat), des « Barbares » (Stéphane Gsell) ou « des hordes fanatiques » (P.Monceaux) les circoncellions sont des libérateurs, des combattants épris de justice et animés d’une ardente idéologie égalitaire. Et leur soulèvement a sans doute constitué tant par sa durée que par le nombre d’hommes qu’il contribua à mettre en mouvement, la plus importante de toutes les insurrections qui ont marqué l’histoire de l’Algérie antique.

    En fait, après un siècle de résistance et de luttes multiformes, les circoncellions ont été les véritables fossoyeurs de l’empire romain en Afrique. Brûlant les fermes, détruisant les récoltes, attaquant les garnisons romaines, harcelant sans cesse les complices de l’occupant, ces lointains ancêtres des moudjahidines rassemblaient sous leurs drapeaux des paysans expropriés, des esclaves révoltés, des petits commerçants ruinés par le fisc. Ils ne faisaient aucune différence de race : on trouvait parmi eux des Numides certes en majorité, mais aussi des Maures, des Gaulois, des Grecs échappés à l’esclavage, et même quelques citoyens romains insurgés contre leurs chefs.

   La première manifestation historiquement connue des Circoncellions remonte à l’année 320, date à laquelle ils attaquèrent des soldats chargés par l’empereur Constantin de fermer certaines églises. En ce temps-là le christianisme s’était en effet relativement développé dans le pays. Et les prédications évangéliques, faisant appel aux sentiments d’égalité et de justice, séduisaient certaines couches parmi les petites gens des villes.

Mais leurs convictions religieuses n’empêchaient nullement les premiers croyants de rester foncièrement anti-romains. Bien au contraire, l’idéal chrétien s’identifiait pour eux à la lutte contre la tyrannie et les injustices sociales. C’est pourquoi leur mouvement, dirigé par l’évêque Donat (d’où son nom de donatisme) étaient ouvertement opposé à Rome et considéré comme rebelle. A l’inverse, la hiérarchie catholique, dirigée à la fin du siècle par l’évêque Augustin (1), collaborait ouvertement avec l’occupant.

 

On comprend dans ces conditions que, voyant leurs compatriotes donatistes victimes de la répression impériale, les circoncellions se soient immédiatement portés à leur secours. Bien que n’étant pas eux-mêmes chrétiens ils trouvaient, dans les luttes religieuses et sociales de l’époque, le moyen de contracter des alliances efficaces pour renforcer de toutes les façons possibles la lutte permanente contre Rome.

 

Mais leur soutien aux donatistes n’empêchait nullement les circoncellions de mener leur action révolutionnaire propre. En quoi cette action consistait-elle ? L’évêque Augustin nous l’explique avec force détails dans sa correspondance :

«  Des troupes d’hommes perdus troublaient sous divers prétextes le repos des innocents. Quels est alors le maître qui n’eût pas à craindre son esclave s’il allait se mettre sous la protection de ces furieux ?

Qui aurait osé faire seulement la moindre menace à un de ces brigands ? Provisions enlevées dans les maisons, refus de payer les dettes, tout était permis. Ces forcenés étaient là pour protéger les excès. »

 

« Par crainte des bâtons, des incendies et d’une mort imminente, les maîtres déchiraient les actes d’achats des pires esclaves pour leur accorder la liberté. Arrachées de force, les créances étaient rendues aux débiteurs. Ceux qui avaient méprisé leurs rudes avertissements étaient contraints par des coups plus rudes encore à faire ce qu’ils leurs enjoignaient. Les maisons de gens innocents qui les avaient offensés étaient rasées ou incendiées. Des chefs de famille d’une naissance honorable et d’une éducation raffinée survécurent à peine à leurs coups ou, enchaînés à une meule, furent contraints à coup de fouet à la faire tourner, comme des bêtes de somme » (2)

 

   On cherchait en vain dans ce texte ce qui pourrait relever du banditisme ou du pillage. Comme le note avec impartialité un auteur français «  ce ne sont pas des violences désordonnées qu’il nous décrits, mais une agitation sociale caractérisée » (3)

   Augustin, qui ne s’est jamais ému outre mesure devant les souffrances des esclaves et des paysans pauvres, comptait cette fois visiblement à la peine des « chefs de famille d’une naissance honorable » et des riches propriétaires fonciers dont « l’éducation raffinée » est incompatible avec les contraintes du travail. C’est sans doute sa façon de pratiquer la charité chrétienne. Mais que reproche-t-il en fait aux circoncellions ? Essentiellement deux choses :

 

  1. De défendre et de protéger les esclaves contre la tyrannie des maîtres.

 

  1. De défendre et de protéger les petits débiteurs insolvables c'est-à-dire les paysans pauvres, contre l’intransigeance des créanciers.

 

   Il ne s’agit donc nullement de délits de droit commun, mais de revendications sociales, parfaitement légitimes dans le cadre du féroce système esclavagiste institué par la domination romaine. La violence des circoncellions, leur haine des maîtres et des occupants étrangers, s’explique par la violence et les exactions de caractère colonial. Faut-il rappeler ici les tribus expropriées et réduites à la famine ? Et les combattants crucifiés avec sauvagerie au bord des routes ? Et Jugurtha condamné à la mort lente au fond d’un puits ?

Jamais les circoncellions, mêmes aux moments les plus rudes de leur légitime colère, ne se sont abaissés à des actes aussi odieux. Les témoignages de leurs adversaires eux-mêmes l’attestent. «  Tous leurs méfaits, décrits par Saint-Optat, ont en effet exclusivement le caractère d’attentes contre les personnes et les biens des propriétaires, commis par des paysans révoltés » (4)

D’abord petits groupes dispersés dans les diverses régions du Nord-Constantinois, armés de pierres, de frondes ou de bâtons appelés « azraëls » les circoncellions, se sont peu à peu organisés en détachements plus importants, armés de lances, d’épées ou de glaives.

Attaquant les fermes ils enlèvent les provisions et les distribuent aux pauvres. Puis ils menacent les riches propriétaires et leu imposent des rançons. Ils obligent les créanciers, sous la menace des armes, à brûler les titres de propriété ou les reconnaissances de dettes. Parfois ils arrêtent un char, font descendre le maître et l’obligent à tirer les esclaves installés à sa place.

En 348, dans la région de Bagaï, près de Timgad, on les voit attaquer, sous la direction de deux chefs nommés Axido et Fasir, d’importantes garnisons romaines. A compter de cette date des accrochages incessants opposent en divers points du territoire des groupes armés de circoncellions aux troupes d’occupation et aux milices.

Ainsi la révolte paysanne est devenue une véritable révolution. L’ordre social est compromis. On comprend le désarroi d’Augustin quand, dénonçant la « domination tyrannique » des insurgés il s’interroge avec anxiété : « Ne serions-nous point partout expulsés de nos champs par leur violence ? ». Ce qui montre clairement que les circoncellions, présentés mensongèrement comme des assassins et des pillards, ne sont en fait que des paysans désireux d’opérer la redistribution des terres volées.

Une inscription latine du IIIe siècle découverte à Aïn El Djemala (Constantine) nous donne le texte d’une pétition adressée par les paysans de la région aux autorités. Il y est dit : « nous vous demandons, ô procurateurs, en invoquant en vous cette sagesse que vous déployer au nom de César, de bien vouloir dans notre intérêt comme dans celui de sa Majesté, décider de nous donner des terres qui sont en marécages ou en broussailles pour les planter d’oliviers er de vignes ».

La soif de terre, que traduit ce message émouvant gravé dans la pierre, il y a  17 siècles, explique pourquoi, après une longue période de prières et de vaines supplications, les paysans ont décidé de reprendre les terres de force, en utilisant pour cela les armes et la violence.

Leurs revendications agraires, que l’on retrouve tout au long d el(histoire algérienne, nous allons du reste les voir apparaître plus clairement encore sur les drapeaux des grandes insurrections nationales auxquelles les circoncellions s’intègrent à la fin du IVe siècle.

 

  1. Devenu par la suite Saint-Augustin
  2. Augustin : lettre CLXXXV,IV,15.
  3. J.P.BRISSON : Luttes religieuses et luttes sociales dans l’Afrique romaine (in « La Pensée » n        °67, p. 62
  4.  CABROL et LECLERCQ : Dictionnaire d’archéologie chrétienne et de liurgie,III, p. 1694

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

LA GUERRE DE FIRMUS

 

Commencée en 371 la révolte de Firmus constitue, de l’avis de tous les commentateurs, une « insurrection formidable » qui ébranle profondément l’empire africain de Rome.

Jusque-là les soulèvements avaient intéressé surtout les tribus nomades refoulées vers le sud ou dépossédées de leurs terrains de parcours, et les circoncellions localisés essentiellement en Numidie. Cette fois les grandes tribus montagnardes sortent de leurs bastions et descendent dans la plaine. Dirigée par une grande famille princière, bénéficiant de soutiens puissants dans les rangs des forces supplétives romaines, elles vont rassembler autour d’elles la masse énorme des mécontents et des paysans sans terre et essayer de reconstituer un Etat indépendant.

Le centre de gravité de la lutte se déplace. Il quitte le Constantinois, morcelé par la forte implantation coloniale, pour fixer plus à l’ouest, au centre de la province dite maurétanienne, aux abords de la Mitidja d’aujourd’hui : la tribu de Firmus semble localisée au pied du Djurdjura, entre Lakhdaria et Tizi-ouzou. Firmus, dont le nom a été latinisé était fils du chef kabyle Nubel, dont le château s’élevait au col de Ben-Aïcha, près de Thenia (Ménerville). Les autres tribus insurgées, aux dires des chroniqueurs de l’époque, et pour autant qu’on puisse se retrouver dans l’étymologie latine qui leur était appliquée, sont :

_Les Jubalenses et les Isaflenses (Djurdjura)

_Les Tydenses et les Massinissenses (Vallée de la Soummam)

_Les Jesalenses (Titteri)

_Les Mazices (Zaccar et Ouarsenis)

_Les Muçones (Bibans)

_Les Caprarienses (Hodna) etc…

Comment on le voit, l’aire territoriale de la révolte était considérable et débordait largement les frontières de l’Algérois. On en a une preuve supplémentaire  dans la liste des villes occupées par les insurgés : Icosium (Alger), Césarée (Cherchell), Cartennae (Ténès) etc…De même on sait avec certitude (1) que des combats ont eu lieu dans les régions de Sétif, Zuccabor (Miliana), Castellum Tingitanum (El-Asnam) et Auzia (Sour El Ghozlane). On sait aussi que le nom de Firmus a figuré dans une inscription découverte à Guelma.

On sait enfin que lorsque l’empereur Valentinien désigna pour combattre Firmus son meilleur chef militaire, le général Théodose, ce dernier débarqua avec ses troupes dans la région d’Igilgili (Djidjel) et établit son quartier-général près de Sétif.

On sait peu de choses par contre sur les aspects sociaux de l’insurrection. Le récit d’Ammien Marcellin, qui est notre principale source d’information à ce sujet, se préoccupe surtout des évènements militaires. Nous apprenons ainsi qu’à Miliana, « Théodose rencontra deux corps appartenant à l’armée d’Afrique qui avaient embrassé le parti de Firmus : la 4ème cohorte des stagiaires et la légion Flavia ». Ce qui confirme l’importance des désertions dans les forces auxiliaires romaines.

Nous apprenons aussi que les chefs et les soldats capturés étaient mis à mort ou soumis à de cruels supplice ; que de nombreux villages étaient rasés ; que certaines régions étaient « pillées et dévastées pour punir les habitants de l’appui qu’ils avaient donné à l’ennemi de Rome ».

Peine perdue. Tous les témoignages confirment « l’attachement inébranlable des Maures pour Firmus », c'est-à-dire la profondeur du mouvement populaire de libération. Théodose se heurtait sur le plan militaire à des difficultés considérables :

« Ses soldats s’épouvantèrent devant ces Parthes de l’Afrique, ces Numides insaisissable, qu’ils dispersaient sans les vaincre, qui ne leur laissaient pas un moment de répit et qui, comme les insectes importuns de ces contrées, quand ils les avaient chassés loin d’eux, quand ils les croyaient en déroute, se trouvaient en un clin d’œil sur leur front, sur leur dos, sur les flancs ». (2)

On retrouve ainsi, à plusieurs siècles de distance, les caractéristiques essentielles des guerres de Jugurtha et de Tacfarinas, guerres de paysans insaisissables parce que mobiles, hardis cavaliers, connaissant parfaitement le terrain et attachés farouchement au territoire de leurs ancêtres.

Jouant habilement, selon leur habitude, sur les particularismes régionaux et les rivalités tribales, les Romains parviennent néanmoins, après trois ans de combats acharnés, à diviser les partisans de Firmus et à dresser contre ce dernier quelques-uns de ses plus fidèles alliés. Trahi par les uns, abandonné par les autres, pourchassés par les soldats de Théodose, le grand chef insurgé finit par se donner la mort en 375 pour échapper à la capture.

 

  1. Récit d’Ammien Marcellin, XXVII,6, 26
  2. Recherches sur l’histoire de la partie de ll’Arique septentrionale connue sous le nom de Régence d’Alger ; 1835 (Tome I,p. 31)

 

 

 

 

LA REVOLTE DE GILDON

 

 

  Jusqu’ici il a été assez peu question des circoncellions. Sans doute Firmus, victime inconsciente de ses préjugés de prince, a-t-il négligé leur apport et sous-estimé leur importance. Sans doute aussi n’a-t-il pas compris la puissance explosive de leurs revendications sociales. Ce qui expliquerait le caractère exclusivement politique de son programme, limité semble-t-il, à la seule revendication d’indépendance.

      C’est une erreur que ne va pas commettre son frère Gildon, en reprenant le flambeau de la lutte libératrice vingt ans après la mort de Firmus. Bien que comblé d’honneurs par les Romains, qui en firent un comte d’Afrique (équivalent de gouverneur) Gildon n’hésite pas à se retourner contre ses protecteurs.

      Il proclame sa volonté d’indépendance en même temps qu’il fait appel aux insurgés circoncellions et donatistes, à qui il promet la terre, base essentielle de leurs aspirations. Après avoir décidé l’arrêt des livraisons massives de blé à Rome, Gildon décrète la saisie des domaines impériaux et commence aussitôt leur distribution aux paysans sans terre. On peut sans aucun doute considérer cette opération comme la première grande tentative de réforme agraire de l’histoire.

      C’est en tout cas ce qui ressort d’une étude de Christian Courtois sur divers textes législatifs romains promulgués entre 399 et 405 : « Gildon ne s’est pas contenté de confisquer les domaines de l’empereur : il a entrepris une « réforme agraire » qui, en dépit de l’obscurité dans laquelle elle demeure pour nous en ce qui concerne ses modalités, ne laisse guère de doutes quant à ses bénéficiaires, à savoir les circoncellions » (1)

 

      Les distributions de terres ont eu de toute évidence une importance telle que l’administration romaine, après avoir passé plusieurs années à combattre les nouveaux occupants des domaines impériaux, a fini par accepter le fait accompli pour éviter une nouvelle flambée sociale.

 

      Entre-temps, en effet, l’armée impériale avait battu Gildon dans la région de Tébessa. Il lui avait fallu pour cela mobiliser toutes ses ressources, mais c’était pour elle une question de vie ou de mort. L’arrêt des livraisons de blé, décidé par les insurgés, condamnait Rome à la famine.

 

      Ainsi l’Empire, bien qu’épuisé par ses guerres interminables, avait-il mis ses dernières forces dans la bataille.

 

      Il lui devenait désormais impossible d’assurer la surveillance de ses provinces et de récupérer les territoires perdus. Ainsi, jusque dans la mort, Gildon rendait service à son pays : pour l’abattre, l’armée romaine avait laissé des régions entières reconquérir pratiquement leur indépendance. Seules restaient occupées quelques villes de garnison dans la zone céréalière du Nord-Constantinois. C’est ce qui explique la nette diminution à partir de cette époque des mouvements paysans.

 

      Il est en tous cas certain qu’après la révolte de Gildon, à la fin du IVème siècle, le mouvement  des circoncellions n’a plus la même importance, ni surtout le même degré d’autonomie. La plupart des groupes armés  se recrutent désormais dans les alentours des villes et sont dirigés souvent par des prêtres donatistes. En outre les attentats  signalés portent en général sur des édifices religieux ou des personnalités catholiques.

 

      Notons ainsi, eu hasard des documents dont l’histoire a conservé le témoignage :

      -En 395 : mise à sac et destruction d’une basilique près d’Hippone (Annaba)  

      -Entre 396-400 : embuscades tendues à Augustin à Souk-Ahras et dans d’autres villes de la région, où il manque à plusieurs reprises laisser sa vie.  

 

      -En 403 et 404 : attaques de plusieurs évêques et prêtres en divers point de Numidie.

 

      -En 409 : entrée triomphale d’un groupe de circoncellions à Hippone, où ils sont acclamés par la population.

 

      -En 410 : certains évêques organisent des souscriptions pour indemniser des propriétaires fonciers victimes des circoncellions.

 

      -En 411 : attentats contre des prêtres catholiques ; arrestations et procès divers.

 

      -En 420 : des groupes épars sont encore signalés dans certaines régions.

 

      Mais ces groupes, de toute évidence, ne sont plus que la manifestation résiduelle de la grande force populaire qui embrasa le pays durant le siècle précédent. En réalité, les vrais circoncellions ont disparus.

      Ayant obtenu les terres pour lesquelles ils se battaient, ils ont troqué avec joie leurs frondes et leurs glaives pour les instruments aratoires et les charrues.   

 

La colonisation romaine n’existe pratiquement plus pour eux.

Au début du Ve siècle la Numidie se prépare à de nouveaux bonds de l’histoire. Rassemblés dans quelques villes fortifiées du nord, avec les Berbères romanisés à leur service, encerclés de tous côtés par une population hostile, les derniers occupants ne font que maintenir péniblement une présence symbolique. Aucun percepteur d’impôts n’ose plus affronter les campagnes. Et les troupes elles-mêmes, réduites à des garnisons isolées, ne quittent l’abri protecteur des murailles que pour de brèves patrouilles hors des cités.

Les légions orgueilleuses des jadis ne sont plus. La terre numide leur a servi de tombeau. Et quand les Vandales se présenteront, à partir de 429, aucune armée romaine ne pourra leur opposer de véritable résistance. Seuls les hommes des tribus, descendus des montagnes, reprendront leurs chevaux et leurs armes et se dresseront devant eux pour de nouvelles épopées.

Pour l’heure cependant le tumulte des guerres s’est éteint. C’est la première fois depuis longtemps. Les paysans en armes, les guerriers des tribus sont rentrés dans l’ombre. Ils ont accompli leur mission. Fidèles au message des ancêtres, ils n’ont laissé à l’ennemi ni calme ni repos. Des siècles durant, ils ont fait retentir les monts de la vieille Numidie du tonnerre des chevauchées et des combats.

Grâce à eux, Jugurtha, Tacfarinas, Gildon et tant d’autres combattants intrépides pouvaient enfin dormir en paix La terre numide était libre. L’empire romain d’Afrique avait vécu.

 

1-Ch. Courtois : les vandales et l’Afrique, p. 146.   

 

 

 

 

SOMMAIRE

 

                                                                                     Pages

 

Introduction …………………………………………….   5

Regard sur la Numidie antique…………………………     7

La colonisation romaine……………………………….     11

La résistance des premiers siècles……………………...   17

L’insurrection de 253………………………………….     23

Les circoncellions………………………………………   27

La guerre de Firmus…………………………………… 35

La révolte de Gildon……………………………………39

 

 

 

 

 

 

  

 

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