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Ahmed Akkache : un militant d'exception (10 novembre 1926 - 8 octobre 2010 )احمد عكاش: مناضل استثنائي

Ahmed Akkache : un militant d'exception (10 novembre 1926 - 8 octobre 2010 )احمد عكاش: مناضل استثنائي

Ce blog se veut un hommage reconnaissant pour un révolutionnaire algérien exceptionnel que fut si Ahmed. Bonne lecture.

Lecture collective du livre de l'Historien Ahmed Akkache: Tacfarinas (essai), SNED, Alger, 1968.

 

 

TACFARINAS

Ahmed Akkache

 

 

 

 

CHAPITRE I

 

 

    -Il me faut cet homme, mort ou vif !

 

    Le nouveau proconsul était mécontent. Arrivé depuis peu sur la terre africaine il se heurtait déjà à des réalités accablantes. Cette Numidie dont on lui avait tant vanté la tranquillité et la richesse, ce grenier à blé qu’il se proposait de piller en toute quiétude, pour  repartir le plus rapidement à Rome, chargé d’honneurs et de trésors, voilà qu’il y découvrait une terre de feu, un peuple brûlant de haine, des combattants insaisissables.

    C’était la guerre. Une guerre sanglante et rude dont il était à cent lieues de s’imaginer l’importance au moment de son départ d’Italie. Ah, s’il avait su ! Sans doute n’aurait-il jamais abandonné le luxe et les douceurs de sa villa romaine.

    Quand Tibère l’empereur, lui avait offert le proconsulat d’Afrique, il avait immédiatement accepté. Pouvait-t-il se douter des difficultés  de la tâche ? Oh, certes on lui avait bien dit que certaines tribus Musulames s’agitaient sur les pentes des montagnes, que des agriculteurs numides refusaient de payer l’impôt. Mais qu’était-ce que cette pauvre agitation de paysans incultes pour un général ambitieux appuyé sur la toute-puissance des légions.     

    Les légions !... Ce nom seul devait suffire à faire trembler les plus braves.  

    Et voilà pourtant que les Africains ne tremblaient pas. Du golfe des Syrtes aux lointaines colonnes d’hercule, des riches cités littorales aux bourgades les plus reculées du limes, nulle part les Romains et leurs auxiliaires n’étaient en sécurité. Nuit et jour il leur fallait affronter les attaques incessantes des groupes de partisans dirigés par un Numide farouche, devenu la terreur des légions.

    -Comment dites-vous qu’il se nomme ? interrogea Blésus.

    - Dans le peuple on l’appelle Tacfarinas.

   -Tacfarinas !...

   Le proconsul répéta lentement ce nom étrange, d’un air méditatif, comme subjugué par ses syllabes rugueuses. Puis il releva le front, lançant d’un air résolu :

    - J’offre un million de sesterces à qui me ramènera sa tête !

   Un million ! La même somme de Crassus le préteur offrait naguère pour la tête de Spartacus. Rome avouait ainsi sa faiblesse. L’orgueilleuse capitale, incapable de venir à bout de ces combattants intrépides par la force des armes, spéculait sur les faiblesses de la nature humaine, sur les instincts les plus bas, la cupidité, la soif de l’or, sur la trahison qui lui  avait déjà permis d’abattre Jugurtha.

    Depuis des années Tacfarinas et ses hommes tenaient la montagne, résistant à tous les assauts, rendant coup pour coup à l’adversaire. On les signalait tantôt ici, tantôt là, attaquant brusquement des cohortes romaines, incendiant des camps, assiégeant même des villes et des villages.

    Partout où ils allaient le peuple les accueillait en libérateurs, les paysans leur ouvraient les portes des maisons, les femmes leur donnaient à manger ce qu’elles avaient de meilleur. Certes les Romains et leurs amis les traitaient d’aventuriers, de bandits, de coupeurs de routes. Ils offraient des récompenses fabuleuses à qui les livrerait. Mais le peuple, lui, les considérait comme des héros.

    Qui étaient ces hommes ? Que voulaient-ils ? Pourquoi menaient-ils avec tant de courage cette lutte sans merci ?

 

 

 

CHAPITRE II

 

 

L’ombre de la domination romaine s’étendait sans cesse. Après s’être limité d’abord au territoire de Carthage, dans la partie orientale de l’Afrique du Nord, la nouvelle colonisation s’élargissait maintenant à l’ouest.  Rien ne semblait pouvoir l’arrêter. Depuis la mort de Jugurtha, la Numidie, foyer de la résistance, avait été brisée, morcelée, déchirée en lambeaux. Rome lui faisait payer cher sa volonté de grandeur et de liberté.

 

Plus jamais ce pays ne doit être réunifié ! disait-on au Sénat.

  Et les sénateurs étaient tenaces. Leur haine de la Numidie s’abreuvait à la double source de la latinité et de l’aristocratie. Romains, ils étaient pleins de mépris pour ces Africains jugés barbares et inférieurs. Aristocrates, ils avaient peur de ces esclaves et de ces paysans expropriés.

 

    Aussi l’ancien royaume de Massinissa vaste et prospère, qui s’étendait du Sahel tunisien à l’oued Moulouya, sur un territoire plus grand que l’Algérie actuelle, n’était-il plus que l’ombre de lui-même. Après la longue guerre de résistance dirigée par Jugurtha, après les nombreuses insurrections des Gétules, tribus nomades du sud, la Numidie avait été transformée en province, c’est-à-dire en colonie romaine.

 

    On l’avait amputée à l’Est d’une large bande de terre rattachée à l'Africa, l’actuelle Tunisie. A l’Ouest une nouvelle province avait été artificiellement créée et donnée en cadeau à Bocchus, roi de Mauritanie (Nord marocain) pour le récompenser d’avoir trahi Jugurtha.

 

    Seul gardait le nom de Numidie un territoire restreint, trois ou quatre fois plus petit que l’ancien royaume, limité à l’Est par une ligne allant d’Hippo Régius à Théveste ; à l’Ouest par les villes de Milev et Sitifis, au Sud par les monts  Aurès, pays des Musulames. Cette province numide, qui gardait pour capitale Cirta, était gouvernée par un sénateur, lgat de Rome, sous le contrôle du proconsul installé à Carthage. (1)

 

Rome apparaissait alors aux peuples de la Méditerranée dans tout l’éclat de sa puissance. A la mort de César, en 4 avant Jésus-Christ, Octave et Antoine s’étaient certes longtemps déchirés pour le pouvoir. Mais leur lutte même n’avait fait en définitive que cimenter l’unité de l’Empire. Réfugiés en Egypte, où il avait épousé la reine Cléopâtre, Antoine fut rejoint et écrasé par son rival, qui annexa  l’Egypte et étendit son emprise sur la partie orientale de la Méditerranée.

 

Dès lors, Octave pouvait se faire proclamer empereur. Sous le nom d’Auguste il allait régner sans partage, pendant près d’un demi-siècle, sur les peuples de trois continents.

 

Ce règne, les historiens européens en font un sommet de la civilisation et du progrès humain. Tous, ou presque, se pâment d’admiration devant le « siècle d’Auguste » et « l’extraordinaire floraison artistique et littéraire » qui l’a marquée (2).

Il s’agit de s’entendre. Si la grandeur d’une civilisation se mesure au nombre de pages noircies par ses scribes ou à la quantité de vers consacrée par ses poètes à la glorification des maitres du moment, alors il faut bien convenir que le siècle d’Auguste a été grand. Mais si l’on juge une société d’après les conditions de vie des hommes qui la composent, si l’on examine l’œuvre d’Auguste, non avec des yeux de patricien romain, mais du point de vue plus objectif du paysan d’Afrique, alors les choses prennent un sens très différent.

 

L’œuvre romaine, en dépit de toutes les interprétations, est une œuvre coloniale. Il s’agissait pour Rome, non d’apporter la civilisation et le bien-être matériel aux peuples de la Méditerranée, mais au contraire de les pressurer, d’accaparer leurs richesses, de résoudre à leur détriment ses difficultés économiques et sociales (3).

 

Petit-fils d’un puissant banquier du Latium, fils d’un gouverneur militaire de Macédoine, Auguste appartenait à l’une des plus riches familles de Rome. C’était le produit d’une classe, l’homme le plus désigné pour asseoir l’autorité de l’Empire et organiser l’exploitation systématique de ses provinces.

 

Tacfarinas aussi était le produit d’une classe. Non pas celle des princes et des grands propriétaires fonciers numides, qui se complaisaient pour la plupart dans une collaboration honteuse avec les occupants, mais celle des esclaves et des petits paysans expropriés. De même que l’aristocratie romaine assurait la puissance et la stabilité de l’empereur, de même la paysannerie numide alimentait les forces sans cesse détruites et toujours renaissantes du grand chef révolutionnaire.

 

    Ce qu’on appelle la guerre de Tacfarinas n’était pas la lutte d’un homme. Aussi grand, aussi clairvoyant, aussi prestigieux qu’il soit, un homme seul ne peut rien sans les forces sociales qui lui ont donné naissance, sans les masses dont il exprime les aspirations et défend avec dévouement les intérêts.

 

    La grandeur de Tacfarinas, son génie impérissable est d’avoir été le porte-drapeau des exploités et des humbles. Son mérite est d’avoir rassemblé l’immense armée des paysans sans terre, organisé leur lutte, dirigé leur combat. Et c’est parce qu’ils se sont reconnus en lui que « du fond de la province tous les indigents accouraient sans obstacles sous ses drapeaux » (4)

 

Le siècle d’Auguste marqua pour l’Afrique du nord le début d’une exploitation généralisée. Depuis longtemps déjà les négociatores et les commerçants romains parcouraient le pays en quête de bonnes affaires.

 

Mais la naissance de l’Empire devait se traduire par une main mise directe et brutale sur toutes les richesses du pays. Et d’abord sur la principale d’entre elles : la terre. Rome avait en effet besoin de blé.(5)

 

Des centaines de milliers d’hectares furent arrachés aux tribus et aux paysans libres installés sur les plaines fertiles, notamment dans les zones céréalières du constantinois : Sétif, Aïn-Beïda, Batna. D’immenses domaines fonciers, les fameux latifundia, furent ainsi constitués au profit de l’aristocratie romaine. L’empereur, cela va sans dire, se tailla la part du lion dans le partage : environ un million d’hectares, le plus grand domaine foncier que l’Algérie ait jamais connu ! Le reste fut distribué à des sénateurs et des hommes d’affaires. De plus quelques milliers d’émigrants italiens et de vétérans de l’armée furent installés dans des villages spécialement créés pour la colonisation : près de Bougie, Djidjelli, Tazmalt, Miliana, etc.

 

    D’importants districts miniers et forestiers furent également constitués, pour l’exploitation des bois précieux, de l’onyx, du marbre, du plomb argentifère. Des centaines de carrières s’ouvrirent à Aïn Smara (Constantine), Aïn Tekbalet (Tlemcen), dans le djebel Boutaleb (Sétif), Arsenaria (Ténès) etc. Bref  le pays fut mis en coupe réglée. Les colons français n’ont pratiquement rien eu à inventer dix-huit siècles plus tard. Ils se sont contentés de reprendre à leur compte les méthodes et les leçons du maître... "Héritiers de Rome" comme le note avec une humilité reconnaissante l’écrivain Louis Bertrand, ils ne faisaient que « récupérer une province perdue de la latinité » (6)

 

Cependant pour mettre en valeur les latifundia, les carrières et les mines, il fallait une main d’œuvre nombreuse. Les Romains n’y allèrent pas par quatre chemins. Des dizaines de milliers de Numides furent réduits à l’esclavage et contraints de travailler, le plus souvent sur la terre même qui leur appartenait la veille.  Une à une les tribus défaites étaient refoulées vers le Sud ou obligées de se réfugier dans les montagnes. Humiliées, dépossédées de leurs biens, écrasées d’impôts, les masses paysannes n’avaient plus qu’à se soumettre ou à combattre.

 

    Il faut dire à la gloire de l’Algérie antique, que l’immense majorité choisissait de combattre. Certains provisoirement trompés ou poussés par le besoin, s’engageaient comme auxiliaires dans les armées romaines. Mais c’était surtout pour gagner ainsi leur vie et échapper à l’esclavage, tout en apprenant le dur et nécessaire métier des armes. Très peu devenaient véritablement des mercenaires et des goumiers. C’est du reste dans les rangs de ces auxiliaires que Tacfarinas, encore très jeune, fit son apprentissage de soldat.

 

    Comment Tacfarinas fut-il amené à déserter ? On ne le sait pas de façon précise. Il est cependant permis de penser que le jeune numide, témoin des exactions quotidiennes commises contre ses frères, ne pouvait rester indifférent et qu’il rejeta très tôt la tutelle étrangère. Peut-être même ses officiers voulurent-ils le contraindre à combattre une tribu parente ou alliée, ce qu’il aurait refusé, préférant tourner ses armes contre les envahisseurs.

 

    Toujours est-il qu’on retrouve Tacfarinas, dans les dernières années du règne d’Auguste, aux environs de 14 après Jésus-Christ, dans les montagnes du Constantinois, vraisemblablement dans la chaîne des Nementcha, c’est là qu’il commença à organiser la résistance. (7)

 

    Très vite ses qualités de chef et d’organisateur s’affirmèrent. En quittant l’armée romaine il avait entraîné avec lui un certain nombre de soldats numides, qui allaient rendre de grands services. Le recrutement de paysans ne devait pas s’avérer difficile. Dans ces tribus de pasteurs, saines et vigoureuses, habituées de temps à la vie libre des montagnes.

 

Les combattants ne manquaient pas. Un premier groupe armé fut organisé. Il établit son campement dans une forêt des confins algéro-tunisiens. Un soir, alors que Tacfarinas exerçait de jeunes recrues au maniement d’armes, on lui présenta deux numides fugitifs découverts dans les bois par une patrouille.

 

    Les deux hommes étaient dans un état lamentable, sales, hirsutes, couverts de haillons. Ils n’avaient pas mangé depuis plusieurs jours.

 

    Bien que méfiants à l’égard de ces gens qui les avaient recueillis mais qu’ils ne connaissaient pas, ils expliquèrent qu’ils faisaient partie d’une fraction musulame établie dans une bourgade de la région de Haïdra. C’étaient des agriculteurs sédentaires. Leur terre était riche, couverte d’arbres fruitiers. Les troupeaux y étaient nombreux, la vie paisible. Un jour les Romains étaient venus. Ils avaient détruit les maisons ; pris les femmes et emmené les hommes en esclavage.

 

    Seuls quelques rares villageois, occupés à des travaux sur des champs éloignés, avaient pu prendre la fuite. Les deux hommes étaient de ceux-là. Depuis plus d’un mois ils se terraient dans la forêt, se nourrissant de glands et de racines, tremblants de voir réapparaître les soldats étrangers.

 

    Ces quelques enseignements ne furent donnés qu’avec réticences, après bien des hésitations. De toute évidence, les deux hommes avaient peur encore. Certes, les hommes qui les entouraient étaient des Numides. Ils parlaient la même langue. Ils se montraient prévenants et leur offraient des galettes d’orge et du miel. Mais tout de même, c’était des soldats. Avait-on jamais vu des soldats qui ne soient pas au service de Rome ?

 

    -Et de quel côté sont-ils partis ? demanda Tacfarinas.

 

    -Du côté de Saltus Cathala.

 

    -Vous êtes sûrs qu’ils ne sont pas allés à la ville ?

 

    -Oh oui, maître, nous en sommes sûrs. En montant sur la colline nous les avons vus se diriger vers le Saltus Cathala.

 

    - C’est bien, mais ne m’appelez pas maître. Ici vous êtes des hommes libres. Comme nous.

 

    Tacfarinas venait de concevoir un projet audacieux. Si les Romains ne s’étaient pas dirigés vers la ville c’est que leur expédition n’avait qu’un caractère local. Il s’agissait sans doute d’agrandir le domaine du chevalier Cathala et de l’alimenter en main d’œuvre. Dans ces conditions, une contre-expédition était possible, même avec des moyens limités, pour châtier les agresseurs et libérer les prisonniers.

 

    Le chef numide n’hésita pas longtemps. De toute façon sa voie était déjà tracée. Les Romains faisaient trembler ses compatriotes en s’attaquant à leurs personnes et à leurs biens. Ils utilisaient la force. Il allait utiliser la force. Ils répandaient la terreur. Il allait répandre une terreur encore plus forte.

 

Le soir même, revêtu de la tunique blanche, serrée à la taille, qui constituait alors l’habit traditionnel du paysan, un sac plein de dattes et de galettes sur l’épaule, il partait en direction du saltus. Quatre hommes l’accompagnaient. Dissimulée dans leur ceinture une arme, la seule qu’ils portaient toujours sur eux : le couteau de combat gladiateurs, si redoutable entre les mains de ceux qui sont habitués à s’en servir.

 

Ils marchèrent toute la nuit, coupant au plus près à travers bois, dévalant avec légèreté les pentes pierreuses. Au petit matin ils se trouvaient en vue du saltus. La plaine immense miroitait à leurs pieds de toute sa splendeur estivale. Plusieurs champs avaient déjà été moissonnés et les entrepôts de la villa, dont on devinait au loin les façades majestueuses derrière un bosquet d’oliviers, devaient regorger de céréales.

 

Tacfarinas et ses compagnons attendirent le soir. Venus en éclaireurs ils devaient voir, mais ne pas s’exposer à être vus. Tapis dans des buissons ils passèrent de longues heures à observer la vie du domaine, s’efforçant d’évaluer le nombre de ses habitants et surtout celui des soldats qui le gardaient. Quand le soleil descendit sur l’horizon et que les esclaves, occupés toute la journée aux travaux de champs, se mirent à regagner leurs quartiers sous la conduite des lanistae, les cinq hommes se glissèrent jusqu’au chemin de terre battue qui menait au domaine.

 

 

1. Cette province, ne formait donc plus qu’un petit quadrilatère ayant pour centre Constantine (Cirta) et pour sommets les villes de Mila, Sétif, Annaba (Hippo Régius) et Tébessa (Théveste). En fait, la Numidie avait été plusieurs fois déjà divisée, mais s’était toujours réunifiée sous l’impulsion de certains princes. Son démembrement définitif fut l’œuvre de César.

 

Le dictateur fit de la partie orientale de la Numidie une nouvelle province, l’Africa nova, qui devait être plus tard rattachée à l’ancienne, devenue Africa vétus. Entre l’Africa nova et la Maurétanie il créa un espèce d’état-tampon, sans doute dans les limites de ce que Cicéron appelait quelques années plus tôt « le royaume de Mastanesosus » et qui devait correspondre à la région d’Alger. (V.Ch.A.Julien : Hisoitre de l’Afrique du Nord, p.118).

 

2. (cf.P.GRIMAL : siècle d’Auguste P.U.F)

 

3.  Dans son « Etude sur la colonisation romaine en Afrique » le capitaine Godechot écrit à ce sujet : « La race indigène fut abominablement opprimée par la colonisation romaine…Le fait général qui ressort d’une étude impartiale est celui de l’oppression de la race indigène » (P. 17)

Quant à F. Engels, il donne ces conclusions générales dans « L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat » ‘P. 190)  « Appauvrissement général, régression du commerce, du travail manuel, de l’art, retour de l’agriculture à un état inférieur, tel fut le résultat de la domination romaine universelle ».

4. Tacite (Annales, IV, 28)

5.   60  millions de boisseaux par an, selon certaines estimations, dont l’essentiel était prélevé en Afrique.

6. L’expropriation du numide fut tel, que, suivant G. Boissière  « loin de s’accuser de leur prendre ce qu’on leur enlevait, on croyait leur donner ce qu’on ne prenait pas ».

 

Frontin, un contemporain de Nerva, déclare qu’en Afrique les propriétés privées sont aussi grandes que les territoires des villes, même beaucoup plus grandes. Et que sur ces domaines les propriétaires réunissent un peuple de serfs et bâtissent des bourgs qui sont comme des postes avancés autour de leurs villas…Que de rancunes et de colères germaient au sein des latifundia, tandis qu’au dehors grondait constamment l’émeute et que s’agitaient, s’armaient, luttaient les indigènes dépossédés et refoulés. [D’après Godechot, ouv. Cité, P. 19]

7.    Certains auteurs placent en l’an 17 le début de la guerre de Tacfarinas. En réalité l’insurrection semble avoir commencé beaucoup plus tôt. L. Lacroix, se référant à Tacite, la situe dans la troisième année du règne de Tibère. Ce qui la ferait débuter durant les derniers mois de l’an 16. Mais cette date ne paraît pas encore à retenir. Ce que Tacite note en effet, c’est la première défaite de Tacfarinas devant Furius Camillus, lequel reçut les honneurs  du triomphe en l’an 17. Mais pour que les numides aient pu se présenter en armée régulière devant le proconsul et lui livrer une bataille rangée, il leur avait fallu sans doute plusieurs années de préparation, de coups de main et de combats localisés. Il n’est donc pas exagéré de faire remonter la date des premières manifestations insurrectionnelles à 14 ou à 15 après J.-C.

 

 

 

 

          -Il me faut cet homme, mort ou vif !

CHAPITRE III

 

    Le saltus (1) formait une véritable agglomération. Autour de la villa du maître, séparées d’elle par de grandes cours dallées et des jardins, s’élevaient les maisons des fermiers, les logements des gardes, les ateliers de forge, de menuiserie et de tissage, et enfin beaucoup plus loin, à l’écart, les vastes salles communes réservées aux esclaves, avec à la limite du quartier un poste militaire. En tout deux mille personnes environ vivaient là.

    La garnison se composait d’une demi-centurie romaine, soit une cinquantaine de soldats, et d’un corps auxiliaire de trente goumiers auxquels s’ajoutaient une centaine de gardes chargés de la surveillance des esclaves. Ces derniers au nombre de mille deux cent à mille cinq cents, s’entassaient dans une dizaine de grands constructions délabrées. La plupart d’entre eux dormaient enchaînés. Seuls les plus anciens, abrutis par une longue vie de servitude ou définitivement résignés à leur triste condition, gardaient leur liberté de mouvement.

    A leur retour des champs, après avoir mangé jusqu’à la dernière miette le morceau de galette et la poignée d’olives qui leur servaient de dîner, ils s’étaient affalés sur leurs grabats, lourds de sommeil, insensibles à tout ce qui n’était pas leur fatigue, cette fatigue insondable et comme éternelle de l’esclave, oubliant tout, la faim qui leur tenaillait encore les entrailles, l’atmosphère empuantie par tant de corps sales et de souffles mêlés, ne pensant à rien d’autre qu’à satisfaire un besoin animal de dormir, d’oublier, de fuir pour quelques heures ce monde de cauchemar où il faudrait, demain, recommencer à vivre

    Quand Tacfarinas et ses compagnons parvinrent, en plein milieu de la nuit, derrière les bâtiments, ils n’entendirent que des ronflements rauques, des gémissements étouffés, tous ces milles bruits confus d’une foule humaine plongée dans un sommeil de plomb. On pouvait percevoir de temps en temps le cliquetis des chaînes des dormeurs agités qui se retournaient sur leurs couches.

    Collés dans l’ombre des murs, l’œil et l’oreille aux aguets, les cinq éclaireurs contournèrent prudemment les maisons et se trouvèrent sur la petite place où s’élevait le poste de garde. A quelques mètres devant eux ils virent étinceler les armures des sentinelles. Puis un étrange bruit les frappa. C’était comme un gémissement plaintif, une longue litanie douloureuse. Tournant les yeux vers la droite des bâtiments, ils virent alors trois croix immenses dressées vers le ciel comme des épouvantails sinistres. C’était de là que venait le bruit. Ils ne pouvaient pas voir nettement dans l’ombre mais ils devinaient maintenant que des hommes se trouvaient là, confondus avec les lourdes branches auxquelles ils avaient été cloués vivants.

    Malgré leur courage et leur endurance les Numides frissonnèrent. Depuis quand ces hommes étaient-ils là ? Qui étaient-ils ? Pourquoi les avait-on crucifiés ? Questions dérisoires et inutiles. Comme si les Romains avaient besoin de justifier leurs crimes.

    Quels qu’ils soient ces hommes étaient leurs frères. Et du reste  qui pouvait-on châtier d’autre que des esclaves ? Et qui pouvaient être les esclaves de cette région sinon des Numides, peut-être même des gens de cette  tribu de Haïdra qui avait donné à Tacfarinas l’idée de cette opération de délivrance ?

    Tendu comme un arc le jeune chef se préparait à bondir. Sa main chercha fébrilement dans sa ceinture le couteau de combat. Mais au dernier moment il se retint. Luttant pour la libération de grandes masses humaines il n’avait pas le droit de compromettre l’avenir pour la libération de trois hommes. Les suppliciés semblaient d’ailleurs arrivés  aux dernières limites de la souffrance, et la mort seule pouvait les délivrer du calvaire.

    La rage au cœur, frémissant de haine, les cinq éclaireurs contournèrent la place. Ils devaient poursuivre leur mission et étudier la disposition de la demeure du maître. Se faufilant à travers les maisons des fermiers et des artisans du domaine, ils débouchèrent sur la grande cour dallée qui servait d’esplanade à la villa.

    La cour était vide. Personne aux environs. Seules fenêtres éclairées de la maison et les bruits de voix qui en sortaient ; couverts par un son mélodieux de harpes, montraient que le seigneur Cathala et les siens ne dormaient pas encore.

    En quelques bonds silencieux, les Numides parvinrent au jardin à péristyle qui précédait l’entrée. Ils avancèrent alors sur un dallage de marbre. La porte de la maison était grande ouverte t, dans le vestibule, quatre gardes devisaient.

  • Quatre seulement ! se dit Tacfarinas. Un pour chacun de nous.

    Une envie furieuse de leur sauter dessus, de les agripper à la gorge, de leur plonger un couteau dans le ventre le saisit. Mais une fois de plus il se retint. Il ne fallait pas donner l’éveil.  Surtout pas. Ce n’était pas quatre soldats romains seulement qu’il devait combattre mais des milliers et des milliers d’ennemis. Et pour cela il fallait patienter pour mettre ses projets en œuvre.

    Arrivés sous une fenêtre ornée de fins rideaux brodés, le cinq hommes jetèrent un coup d’œil à l’intérieur. C’était la grande salle des réjouissances, le triclinium où se prenaient les repas de gala. Comme il fallait s’y attendre le chevalier Cathala et un certain nombre de ses convives festoyaient encore malgré l’heure tardive.

    Une grande table basse était posée à même le sol nu pavé de mosaïque. Quelques guéridons à fines incrustations d’ivoire l’entouraient. Sur la table s’amoncelaient les mets les plus divers et les plus raffinés ; des langoustes, des poissons, des volailles, des cuissots de gazelle, des lièvres rôtis et des fruits posés dans des plats d’argent.

    Sur trois des côtés de la table étendus paresseusement sur des divans recouverts d’étoffes de pourpre, le coude appuyés sur des coussins moelleux, sept ou huit hommes drapés de toges blanches mangeaient et parlaient en riant. De jeunes esclaves presque nues leur servaient du vin dans des amphores aux lignes pures.

    Alignées sur le quatrième côté de la table, d’autres esclaves, à peine voilées de tissus vaporeux, jouaient de la harpe et chantaient en chœur de douces mélodies, tristes et absentes, aussi indifférentes à ce qui les entourait que les fresques multicolores qui couvraient les grands murs aux revêtements de marbre.  De temps à autre l’une d’elles était grossièrement attirée vers sa couche par l’un des convives, sans pudeur, au milieu des éclats de rire et des encouragements obscènes des autres invités.

    Pendant ce temps de nouvelles esclaves apportaient de nouveaux mets et de nouvelles boissons. Et les convives, l’un après l’autre, se tournaient vers un bassin de cuivre placé derrière leur lit et, s’introduisant une spatule dans la gorge, se forçaient à vomir pour vider leur estomac et y faire place aux nouvelles viandes et aux pâtisseries entassées devant eux (2).

    Tacfarinas serra les poings. Ah ! Leur plonger un couteau dans la gorge, les écraser sous son pied comme des punaises ! Mais ce n’était que partie remise. Encore un peu de patience. Il savait maintenant ce qu’il désirait savoir : la disposition des lieux, le nombre des gardes, l’emplacement de la garnison, la façon de vivre des maîtres.

    -ils ne s’attendent pas à ce qui va leur arriver !  se dit-il avec une sombre satisfaction. Ils sont insouciants et jouisseurs ! Tant mieux. Notre travail sera plus facile.

    Deux jours plus tard tout le détachement numide, fort d’environ trois cent hommes, dont cinquante cavaliers, s’ébranlait en direction du saltus. Les cinq éclaireurs, dès leur retour, avaient mis leurs compagnons au courant et organisé minutieusement avec eux l’expédition. C’était la première action véritable des insurgés et il fallait qu’elle réussisse.

    Elle réussit. Le domaine, attaqué à l’improviste, n’opposa pas la moindre résistance. Pas un soldat ne fut épargné, pas un garde ne put s’enfuir. Dix fois, vingt fois peut-être cette nuit-là le couteau de Tacfarinas vengea la mort et les souffrances des siens.

    Le chevalier Cathala, surpris dans son lit fut entrainé aussitôt vers la place par la foule des esclaves libérés qui sortaient de leurs ergastules comme des damnés de cavernes de l’enfer. Malgré l’intervention de leur chef, dont l’âme de combattant répugnait aux souffrances inutiles, les révoltés clouèrent le responsable de tant de crimes à l’une des croix où il avait fait lui-même périr tant d’innocents. 

    La villa fut ensuite fouillée de fond en comble. Une centaine de chevaux se trouvaient dans les écuries. Ils furent aussitôt sortis et sellés pour former un contingent de cavalerie. Les caves se révélèrent pleines de grains, de viande séchée, de jarres d’huile. Dans une salle était entreposé un véritable arsenal : des épées, des dagues, des lances, des boucliers. Les chambres des maîtres regorgeaient d’objets de luxe, de draperies et de bijoux.

    Tous ces trésors furent soigneusement rassemblés et transportés sur des chars jusqu’à la limite de la forêt, d’où ils s’acheminèrent ensuite à dos d’hommes ou de chevaux vers la montagne.

    C’était le premier butin de guerre des insurgés, un stock considérable de richesses qui allait servir au ravitaillement  et à l’équipement de nouveaux groupes de partisans. Les plus jeunes des esclaves libérés s’étaient en effet joints aux combattants réguliers et l’armée révolutionnaire en formation avait ainsi d’un seul coup doublé ses effectifs (3).

    Avant de quitter le domaine maintenant désert et silencieux, peuplé seulement de cadavres, Tacfarinas y mit solennellement le feu.  Et longtemps après, alors que la nuit était revenue et que les Numides se trouvaient déjà très haut dans la montagne, ils pouvaient voir encore au loin l’étoile vacillante du brasier rougeoyer dans les ténèbres, signe vivant de leur victoire et symbole de leurs prochains succès.

 

    

   

  1. Dans l'Antiquité, à Rome, mesure de surface valant plus de 200 hectares
  2. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, de telles scènes n’avaient rien d’exceptionnel dans la vie quotidienne de l’aristocratie romaine. Le gaspillage le plus effréné, les orgies les plus honteuses étaient monnaie courante et s’inscrivaient dans la logique du système.                                                                                                     Le mode de production esclavagiste empêchant tout investissement des capitaux  dans les activités productives, il fallait bien que les immenses richesses accumulées dans le pillage des colonies et l’exploitation féroce de la main d’œuvre servile soient utilisées quelque part.                                                                                                                               Tite-Live, Pline le jeune, Juvénal dans ses « satires » et même Salluste ont laissé sur le luxe et le raffinement de Rome des témoignages remarquables qui sont autant de condamnations de l’Empire.
  3. Evidemment, les prises de guerre de Tacfarinas ne vont pas manquer d’être qualifiées de razzias et de banditisme. Les Numides ne faisaient pourtant que s’équiper aux dépens de leurs adversaires ou récupérer des biens qui leur avaient été volés. le tout au bénéfice de la collectivité en lutte et non pour l'enrichissement personnel des chefs.  Ce qui était loin d’être le cas des généraux romains qui, de l’aveu même de leurs laudateurs, amassaient à la guerre des fortunes fabuleuses.                                                        Signalons à titre d’exemple que lorsque Paul Emile revint de Macédoine le défilé qu’il organisa à Rome pour la présentation de son butin dura trois jours et que sa part personnelle fut évaluée à 300 millions de sesterces.

 

                                                                                       

CHAPITRE IV

 

La nouvelle de la destruction de saltus Cathala se répandit dans toute la région comme une trainée de poudre, suscitant l’enthousiasme et entrainant de nouveaux ralliements. Le refuge des insurgés vit affluer de toutes parts les volontaires.

Tacfarinas comprit aussitôt qu’il fallait passer à une forme supérieure d’organisation pour éviter l’anarchie et donner à la lutte une ampleur adaptée aux circonstances. Jusque-là simple chef de partisans il sut se hausser rapidement au niveau d’un grand chef militaire, faisant preuve du même coup de qualités indiscutables d’homme d’état.

Tout d’abord il organisa ses hommes sur le modèle de l’armée romaine, formant des compagnies et des escadrons réguliers, commandés par des hommes sortis du rang. Puis il envoya des émissaires aux grandes tribus installées sur les territoires limitrophes, dans l’Aurès, les Babor et même dans le sud tunisien. Partout il obtint des encouragements et des appuis.

C’est ce que Tacite, l’historien romain auquel nous devons les rares commentaires relatifs à Tacfarinas, explique en ces termes :

« Il réunit d’abord pour le vol et le butin des bandes vagabondes accoutumées au brigandage. Bientôt il sut les discipliner, les ranger sous le drapeau, les distribuer en compagnies. Enfin de chef d’aventuriers il devint général des Musulames, peuple puissant qui confinait aux déserts de l’Afrique. » (1)

Entre-temps Auguste était mort, laissant sa succession à son beau-fils Tibère, proclamé empereur à l’âge de 56 ans. Vieillard dur et acariâtre, impopulaire et bourré de complexes, comme on dirait aujourd’hui, Tibère allait se montrer le digne continuateur de son beau-père. Appuyé sur l’autorité intransigeante du préfet du prétoire Séjean, il se montra soucieux avant tout de renforcer l’exploitation des provinces. S’il prit certaines mesures pour adoucir un tant soit peu les exactions extraordinaires des procuratores et des gens de l’annone, les collecteurs d’impôts, ce ne fut que par simple démagogie, sa politique se résumant tout entière dans la formule, qu’il employa un jour lui-même : « Un bon berger tond ses moutons, mais ne les écorche pas ».

L’essentiel était de prendre leur laine aux Africains. Les écorcher ne servait à rien qu’à les irriter et les rendre furieux. Ce qui ne pouvait guère arranger les choses, avec ce diable de Tacfarinas qui regroupait tous les mécontents et excitait les tribus les unes après les autres.

 

Tibère était obligé de faire preuve d’un certain réalisme. Les armées romaines ne comptaient dans le pays que 30.000 hommes environ, auxquels s’ajoutaient dans les 15 ou 20.000 vétérans installés dans les villages de colonisations comme « soldats-laboureurs ». C’était bien sûr largement suffisant en temps normal. Mais cela devenait dérisoire en période insurrectionnelle, même en tenant compte des renforts demandés immédiatement en cas d’alerte. Il faut rendre en effet cette justice aux citoyens de Rome qu’ils préféraient le plus souvent « mouvoir leurs mains aux jeux du cirque » qu’utiliser leurs armes sur les lointains champs de bataille des provinces de l’empire.

Quoi de plus humain et de plus naturel ?

Une fois tombée l’exaltation des premières victoires, les légionnaires s’étaient rendus compte que le butin colonial ne profitait qu’à leurs généraux et à la famille impériale. Dès lors qu’avaient-ils à gagner, eux, dans ces expéditions lointaines, en dehors des flèches, des coups de lance et des embuscades meurtrières des indigènes ? (2)

Le luxe de Rome, alimenté par l’afflux des richesses des peuples conquis, la vie facile et les spectacles de la capitale les attiraient davantage. Il devenait donc difficile d’envoyer des légions à l’extérieur, au moment même où le développement tentaculaire de Rome exigeait des quantités de plus en plus grandes de blé, de vin, d’huile, c'est-à-dire une exploitation plus intensive des colonies. (3)

Force était donc de trouver des solutions nouvelles. Tibère n’eut d’ailleurs rien à inventer dans ce domaine. Auguste, habile politique, lui avait montré la voie : il s’agissait d’intéresser des princes et de grands propriétaires numides à l’exploitation du pays, et par conséquent à la répression des révoltes.

Il fallait s’attacher les services de la bourgeoisie locale en lui concédant une petite part des profits. Or, il n’était pas question de la considérer comme un partenaire à part entière. Bien entendu. L’empereur ne peut en aucun cas traiter d’égal à égal avec ses sujets. Mais il peut toujours condescendre à leur offrir quelque récompense, à peu près comme on offre à ses chiens les bas morceaux de viande ou les miettes d’un festin.

Auguste avait mis ce système parfaitement au point. Au lieu d’étendre sa tutelle d’une façon uniforme sur l’ensemble de l’Afrique du Nord il s’était limité à la colonisation directe de l’Africa et de la Numidie. Quant au reste, du Rhummel jusqu’au Maroc, c'est-à-dire la Maurétanie, ce fur un protectorat gouverné par personne interposée.

L’empereur défunt avait fait élever à Rome le petit Juba II, fils de l’ancien roi de Maurétanie Juba Ier, et la petite Cléopâtre-Séléné, fille de la reine d’Egypte Cléopâtre. A leur majorité, les deux princes, qui avaient reçu une éducation romaine intégrale, furent mariés, installés à Cherchell et proclamés rois de Maurétanie.

« Si ces deux rejetons de souverains détrônés reçurent l’aumône d’un royaume, c’est que leur éducation et l’emprise de Rome leur garantissaient leur fidélité à l’attache. » (4)

Type accompli de l’intellectuel latinisé Juba II se montra plus romain que les romains eux-mêmes. Il commença par donner à sa nouvelle capitale le nom de ses maîtres, les Césars. Puis il leva d’importantes forces auxiliaires, notamment de cavaliers, pour combattre ceux qui, pour lui comme les siens, étaient des rebelles et des bandits.

Recrutés dans les régions les plus éloignées et les plus fermées à la vie politique, commandés par des renégats ou des chefs de tribus grassement payés, ces auxiliaires, natifs du pays, connaissent la langue et les coutumes locales, allaient constituer un sérieux obstacle à l’action des insurgés.

Tacfarinas comprit immédiatement le danger. Il décida aussitôt d’étendre son action à la Maurétanie elle-même où le peuple, dans sa masse, était farouchement opposé à la domination étrangère. Des contacts furent établis avec des tribus installés sur les montagnes de l’Algérois, vraisemblablement dans le Djurdjura. Ces tribus répondirent à l’appel avec enthousiasme et leur chef, Mazippa , se mit aussitôt à la disposition de Tacfarinas.

Les deux hommes ne furent pas longs à se comprendre. Braves, décidés, issus du peuple et animés tous deux d’un ardent sentiment patriotique, les nécessités de la lutte contre Rome cimentèrent très vite leur unité. Ils se répartirent les tâches. Mazippa, guerriers redoutables, mais peu familiarisé  avec les techniques militaires, dirigerait les groupes de partisans.

Formés d’esclaves révoltés et de paysans pauvres ces groupes, particulièrement mobiles et rapides, attaquèrent partout les fermes romaines, détruiraient leurs dépôts, brûleraient leurs récoltes, tueraient les soldats de leurs garnisons et les mouchards à leur service. Ils ne leur laisseraient ni trêve ni repos, feraient le vide autour d’eux, jetteraient la terreur dans leurs rangs. Quant à Tacfarinas il devait organiser et commander l’armée régulière numide, livrant bataille aux cohortes et aux légions romaines.

Comme on le voit, il ne s’agissait guère d’une insurrection localisée et sans lendemain, d’une révolte désespérée, mais d’une véritable révolution populaire, d’une guerre de libération authentique. Tacfarinas prenait consciemment le relais des premiers souverains qui forgèrent, deux siècles plus tôt, l’unité de la Numidie, ancêtre de l’Algérie actuelle.

«  Sa tactique était très habile. Tacfarinas avait avec lui la fleur des soldats, armés à la romaine, habitués à la vie des camps, à la discipline, et rompus à obéir aux commandements. Mazippa, avec les milices légères, portait le fer et le feu sur le territoire romain, répandant partout la terreur ».

Désormais, les conditions de la lutte étaient réunies. L’insurrection embrasa aussitôt en plus du bastion musulame la partie orientale de la Maurétanie, c'est-à-dire les territoires de l’Algérois, et s’étendit à l’est vers le sud tunisien et la Libye, en direction des tribus garamantes.

La première grande bataille eut lieu en l’an 17. Furius Camillus, alors gouverneur de la province, s’avança au devant de Tacfarinas à la tête d’une armée impressionnante comprenant la IIIème légion d’Auguste, les forces auxiliaires et les contingents de Juba II.

Le chef numide semble avoir commis alors une erreur grave. Au lieu de fuir le combat, de faire le vide et d’épuiser ainsi l’armée romaine à sa poursuite, pour fondre ensuite sur elle et la décimer au moment le plus propice, il préféra livrer bataille tout de suite. Son armée, bien que courageuse et disciplinée, était pourtant encore inexpérimentée, et n’avait pas l’habitude des combats rangés en rase campagne.

«  La légion ayant été placée au centre, la milice légère et les deux divisions de cavaliers auxiliaires aux ailes, selon la règle de combats des romains, Camillus réussit à battre les Numides à plate couture et obtint du Sénat comme récompense les honneurs du triomphe ». (5)

Les citoyens de Rome fêtèrent donc avec allégresse le « vainqueur de la Numidie » et la statue du proconsul s’éleva fièrement sur le forum à côté de celle des autres généraux conquérants. Et les grands propriétaires fonciers s’apprêtèrent à profiter pour une longue période de la « paix romaine » et des terres fertiles de Numidie.

 

(1)     Les Musulames formaient une des confédérations les plus rebelles et les mieux organisées du pays. Ils occupaient les environs de Batna et toute la région des monts Aurès. Une inscription de  Guelma nous les montre sous les ordres du préfet militaires spécial. (D’après G.Boissière : Esquisse d’une histoire de la conquête romaine).

 

(2)     Salluste admet dans  « La guerre de Jugurtha » (XLI) que « le peuple était accablé par le service militaire et par l’indigence. Le butin fait à la guerre devenait la proie des généraux et d’un petit nombre d’autres personnes ; pendant ce temps les parents ou les petits enfants des combattants, s’ils avaient quelque puissant voisin, étaient chassés de leurs foyers ».

 

(3)     La formule fameuse « Panem et circenses » (le pain et le cirque) ne relève nullement de la fantaisie historique. Après le vote des lois frumentaires au Ier siècle av.J .C, César trouva à Rome en 45 environ 320.000 bénéficiaires de distributions gratuites de blé. Conséquences de la crise agricole qui ravageait les campagnes italiennes, ce nombre effrayant n’en soulevait pas moins des problèmes politiques et sociaux d’une importance capitale. (voir à ce sujet I.P.Levy : l’économie antique P.85.P.U.F)

 

(4)     Ch. A. Julien : Histoire de l’Afrique du Nord.P.125)

 

(5)     L. Cantarelli : Tacfarinas :P.P.4 et 6.

 

 

 

 

 


 

CHAPITRE V

 

 

    Mais Tacfarinas n’était pas mort. Sa défaite l’avait-elle abattu ? Allait-il abandonner la lutte ? En aucun cas. L’idée de l’abandon était pour lui impensable. Une bataille était perdue. Il fallait en tirer la leçon pour continuer la guerre. Et Tacfarinas réfléchit. Il réfléchit longtemps, bercé par les vents du désert, sur les contreforts de l’Atlas saharien où il s’était réfugié avec quelques-uns des survivants.

    Que faire maintenant ? Reprendre la lutte dans les mêmes conditions ? Reconstituer une nouvelle armée ? Il n’en était pas question. Les meilleurs cadres militaires avaient été tués. D’autres faits prisonniers avaient péri sous les verges de la manière la plus affreuse, ponctuant de soubresauts interminables et de hurlements atroces chaque coup de longues lanières lestées de plomb. D’autres enfin avaient été crucifiés et leurs silhouettes décharnées, encore clouées aux croix, dessinaient deux longues rangées macabres sur la route de Lambèse.

    Quand il songeait à tous ces frères d’armes qui ne reviendraient jamais plus, quand il revoyait le visage grimaçant des suppliciés, son cœur se gonflait de douleur et de  haine. Etait-ce possible ? Comment tant d’hommes valeureux avaient-ils pu périr ? L’armée romaine était-elle trop forte ? À cette dernière question, quelques jours plutôt, il aurait répondu non sans hésiter. Maintenant il éprouvait des scrupules. La défaite encore brûlante l’obligeait à réfléchir. Oui, l’armée romaine était forte. Aguerrie et trempée depuis des dizaines d’années sur tous les champs de bataille du monde, elle était redoutable quand elle combattait en formation.  Il aurait dû écouter les conseils de prudence des plus sages de ses compagnons et ne pas l’attaquer ainsi à visage découvert.

    Mais pourquoi ne pas revenir à la tactique qui avait donné de si bons résultats les premiers jours ? s’il est vain de foncer tête baissée sur un bloc d’acier émaillé d’armures, hérissé de glaives, par contre les attaques-surprises diriges contre des groupes ou des éléments isolés ne pouvaient manquer d’être efficaces. Le tort de Tacfarinas avait été de croire possible un écrasement rapide et complet de l’ennemi, une victoire militaire définitive par la seule force des armes. Alors que les premiers succès remportés, il s’en rendait bien compte maintenant, n’avaient été possibles que grâce à la force multiple et omniprésente du peuple. C’est le peuple, ou tout au moins les tribus dont les combattants étaient originaires, qui assuraient le ravitaillement et la protection des premiers groupes. C’est le peuple qui surveillait l’ennemi, signalant son approche, cachant les combattants, fournissant des renseignements à leurs chefs. C’est le peuple qui assurait la relève en donnant sans cesse ses fils pour remplacer les combattants tombés.

    Comment Tacfarinas avait-il pu oublier cette vérité plus aveuglante que le soleil de midi ?

- Notre vraie force est dans le peuple, se répéta-t-il. Sans lui nous ne serions rien et les Romains nous écraseraient comme des fétus de paille. Notre guerre ne doit pas être une guerre des soldats seuls, mais une guerre de tout le peuple.

    Evidemment la lutte sera beaucoup plus longue, elle durera des années et des années, mais elle finira inévitablement par engloutir toutes les cohortes et toutes les légions de Rome. Un lent et patient travail d’explications politiques était donc nécessaire. Il fallait unifier les tribus encore divisées et hostiles, les souder par la définition d’objectifs de guerre communs : la lutte contre l’exploitation, la libération de cette terre qui était la patrie de tous. La mobilisation progressive des masses devait donner aux combattants une force invincible. Elle préparerait le terrain en sapant les bases mêmes de l’adversaire. Le vieil arbre centenaire qu’on ne peut arracher d’un seul coup peut fort bien être abattu quand même, si les racines qui le rattachent au sol sont détruites et se dessèchent l’une après l’autre

    Oui, il fallait détruire et extirper les racines mêmes de la domination romaine, dresser tout le peuple dans la lutte ; il fallait affoler l’ennemi et lui rendre l’atmosphère invivable, le harceler sans cesse, le contraindre à se fractionner pour l’affaiblir et le battre.

    Baissant les yeux, le chef numide vit à ses pieds une motte de terre ocre et sèche rougie par les lueurs du soleil couchant. Il la ramassa, l’observa longuement en silence puis, l’écrasant entre ses mains rugueuses, en éparpilla la poussière autour de lui.

    - Il faut semer la guerre, murmura-t-il….Semer la guerre. (1)

 

(1)  Traduction littérale de la formule de Tacite : « Sparce dellum » ; « Annales, III-2 ».  Images saisissantes qui illustrent bien la tactique numide.

 

 

CHAPITRE VI

 

 

     Etendus l’un près de l’autre sur des peaux de mouton encore imprégnées de l’odeur des troupeaux, confiants en la garde vigilante de la tribu gétule qui les avait accueillis, Tacfarinas et ses compagnons dormirent en paix cette nuit-là. Au matin, tôt levés, ils tinrent conseil. L’accord ne mit pas longtemps à se réaliser. La plupart des cadres de l’armée sentaient en effet depuis longtemps que les brèves opérations de harcèlement, appuyées sur des actions de sabotage des paysans et des esclaves concentrés dans les grands domaines correspondaient davantage aux conditions de leur lutte et qu’elles devaient avoir, par conséquent, beaucoup plus d’efficacité que la guerre de position.

    Un chef de tribu rappela que Jugurtha lui-même, bien que roi et disposant de l’armée et des ressources de l’Etat numide, avait été battu en rase campagne et contraint de se réfugier dans les montagnes pour y poursuivre les opérations de guérilla.

    Quant au reste, en particulier  le problème plus général de la mobilisation du peuple, ce fut vite réglé. Sans avoir cette conscience aigüe  de la réalité nationale qui fit de Tacfarinas un précurseur de la nation algérienne, et sans éprouver au même degré les sentiments de classe de leur chef, la plupart des assistants n’en sentaient pas moins, confusément, la nécessité de combattre les particularismes tribaux encore vivaces, et d’intéresser tout le peuple au combat.

    - Alors, nous sommes tous d’accord ? demanda  Tacfarinas.

    - Oui, oui, nous sommes tous d’accord ! Répondirent plusieurs voix.

    - Bien. Commençons par informer le peuple. Borma, prends la plume et les plaquettes !

    L’intéressé s’installa au milieu de l’assemblée. C’était le seul lettré du groupe. Fils d’un esclave affranchi, il avait pu apprendre le latin et gagnait auparavant sa vie comme scribe à Cirta.

    -    Ecris ! reprit Tacfarinas.

 

« Peuple de Numidie, tes enfants te parlent.

Debout pour défendre ton territoire. Lèves toi !

Les Romains nous pillent et nous exploitent. Debout pour reprendre les terres de nos aïeux.

Vous tous qui préférez la liberté à l’esclavage, debout ! »

 

    C’était le premier document officiel de l’insurrection, le premier appel au peuple. Gravé sur des planchettes, recopié sur des papyrus, appris par cœur et répété d’un village à l’autre, il allait se répandre rapidement dans toute l’Afrique du nord, discuté, commenté, enrichi d’informations et embelli de récits d’exploits et de faits d’armes, imaginaires ou authentiques. La liberté, la terre ! Ces deux mots d’ordre, qui marquent comme au fil rouge toute la trame de l’histoire de l’Algérie, Tacfarinas eut l’immense mérite de les lier intimement l’un à l’autre et de les inscrire sur ses drapeaux.

    La liberté, la terre ! Ces mots d’ordre firent se lever des légions de nouveaux combattants. Et très vite l’armée populaire se reconstitua, plus forte qu’elle ne l’avait jamais été.

    Il fallait engager rapidement l’action, s’assurer à tout prix une victoire militaire, pour consolider la confiance du peuple et élever le moral des soldats. Les succès de Mazippa [chef maure de la première moitié du 1er siècle qui se révolta contre Rome. Il s'allia à Tacfarinas contre l'Empire romain de l'empereur Tibère. Note du Blog.], dans la Maurétanie voisine, entretenaient déjà l’enthousiasme. Il convenait maintenant de porter un coup à l’armée romaine elle-même, de prouver publiquement à tous qu’elle n’était pas invincible.

    Remontant à marches forcées vers le nord, Tacfarinas parvint rapidement sur les rives du fleuve Pagyde (1). Là, des éclaireurs lui signalèrent qu’un important détachement de la légion tenait garnison. Le général Décrius, qui le commandait, était loin de se douter que les insurgés avaient reconstitué leurs forces. A la tombée de la nuit, il avait pris les précautions d’usage pour la garde du camp, mais sans plus. Quelques sentinelles seulement veillaient près de l’enceinte fortifiée de palissades. Tout était calme et tranquille. A quelques mètres à peine la rivière faisait entendre son murmure rassurant, doux et frais.

    C’est alors que retentit le cri de guerre des Numides. Surgissant de tous les côtés à la fois, les insurgés déferlèrent sur le camp. Ce fut un sauve-qui-peut général, une fuite désordonnée des Romains dans toutes les directions. Les chroniqueurs racontent que Décrius :

« Ressentant la honte de cette attaque menée par des barbares…fit face aux fuyards, gourmanda ceux qui portaient les enseignes, ceux qui tournaient le dos à des déserteurs et des brigands, puis s’avança au milieu des ennemis jusqu’à ce qu’il tombât mort abandonné par les siens. »

   A Carthage, puis à Rome, l’annonce fit l’effet d’un coup de tonnerre. Quoi ? Ces indigènes qu’on croyait avoir écrasés à jamais, voilà qu’ils se remettaient non seulement de se manifester encore mais aussi d’anéantir une cohorte romaine ? Le Sénat s’émut. Le peuple murmura. Et l’empereur envoya immédiatement en renfort la IX ème légion de Pannonie, cantonnée jusque là en Espagne. Un nouveau proconsul L. Appronius fut dépêché sur les lieux, avec mission de détruire coute que coute les rebelles.

    Craignant que la défaite de Pagyde « n’affaiblisse l’esprit militaire de l’armée » le nouveau proconsul décida d’abord de mesures disciplinaires d’une extrême rigueur. Tous les soldats romains qui avaient survécu au désastre furent condamnés à mort et exécutés pour s’être « déshonorés en fuyant devant des bandits. » puis ne pouvant atteindre directement les insurgés, Appronius se vengea sur la population de la région, brûlant les villages, violant les femmes, tuant les vieillards, massacrant les enfants.

    Tacfarinas riposta en ravageant les plus riches contrées de colonisation. Allant et venant sans cesse dans tout le pays, insaisissable, il détruisit des dizaines de bourgades et de nombreuses fortifications, fidèle à la tactique de la guérilla, toujours présent à la fois partout et nulle part.

« Il prenait la fuite quand on le talonnait, pour revenir très vite à la charge, se jouant ainsi des Romains qui se fatiguaient inutilement à le poursuivre. » (2)

    Une seule fois, il s’écarta de cette ligne de conduite. Ce fut en l’an 19, quand il mit le siège devant la ville de Thala (3). C’était une entreprise dangereuse et difficile, la ville étant puissamment protégée par d’importants remparts et capable de soutenir de longs sièges en attendant des renforts. Le chef numide avait-il oublié les leçons du passé ? Etait-il victime de cette griserie presque inévitable au lendemain des victoires ? Toujours est-il que l’affaire se termina par un avertissement alarmant, après avoir failli tourner au pire. De premiers revers furent enregistrés. Devant l’afflux de renforts et les sorties compactes des défenseurs de la cité, les assiégeants reculèrent. Les compagnons de Tacfarinas n’eurent, du reste, aucune peine à lui faire admettre que l’heure des grandes batailles régulières n’était pas encore arrivée.

    La guérilla reprit. Elle menaçait d’être longue. Soucieux de constituer des réserves pour les périodes difficiles, les insurgés se mirent à stocker leurs prises de guerre. Blé, vivres, armes diverses s’entassèrent rapidement. Mais, en même temps qu’ils représentaient une garantie pour l’avenir ces entrepôts limitaient les mouvements des combattants. Il fallait en effet les préserver contre les pillards, les défendre contre les incursions toujours possibles de l’ennemi.

    Peu à peu l’armée se sédentarisa. Elle, dont la force résidait dans sa mobilité et sa vitesse, se fixa au sol, et s’alourdit de tout le poids des équipements et d’un important appareil d’intendance. De nouveau elle prenait ainsi l’allure d’une armée régulière, redevenant une cible vulnérable.

    Les Romains ne manquèrent pas d’en profiter. Rassemblant toutes les forces disponibles, un escadron volant de cavaliers des cohortes auxiliaires et les hommes les plus rapides de la Légion, le gouverneur Appronius en confia le commandement à son fils Césanius. Il les lança à marches forcées vers le campement des Numides, que le renseignement de ses mouchards avaient permis de localiser. 

    La bataille fut rude. Bien que mal préparés à cette attaque, les insurgés repoussèrent plusieurs assauts. Mais l’avantage du terrain resta finalement aux Romains, et les hommes de Tacfarinas furent contraints à nouveau de se réfugier dans le sud (an 20 ou 21 après J.-C.)

    Rappelé à Rome, Appronius fut reçu en grande pompe. Il obtint les honneurs du triomphe et vit à son tour s’élever sur le forum sa statue couronnée. Son règne avait duré trois ans (4).

    - Cette fois les rebelles sont définitivement écrasés ! pensait-on avec satisfaction.

    Moins d’un an après la guerre devait cependant reprendre, encore plus meurtrière et plus sanglante.

 

  1. Vraisemblablement dans la région de Lambèse où certaine chroniques donnent ce nom à une petite rivière.
  2. Cantarelli. Ouvrage cité. P. 9
  3. Deux villes du Maghreb portaient le nom de Thala. D’après PALLU  de LESSERT (Fastes de provinces africaines, p. 104) la ville dont il s’agit ici n’est pas celle qu’assiégea Metellus dans la guerre contre Jugurtha, et qui se trouvait à l’est de Gafsa mais une petite cité situé entre Haïdra et Medeina, non loin de l’actuelle frontière algéro-tunisienne. 
  4. Dans une étude de MULLER (Revue archéologique 1878) on trouve des monnaies africaines confirmant ce long séjour d’Appronius dans le pays (XXXVI p. 176)

CHAPITRE VII

 

Quand il reçut la délégation de Tacfarinas dans son fastueux palais de Capri l’empereur Tibère souriait. Il était persuadé que les délégués numides n’avaient entrepris un aussi long voyage que pour déposer entre ses mains augustes la reddition de leur chef.

-Enfin, toute la province d’Afrique va maintenant être pacifiée, songeait-il en se frottant les mains.

Et pour mieux savourer son triomphe il avait convié à la réception les plus hauts dignitaires de l’empire. Sénateurs, prêteurs, chevaliers et tribuns, en vêtements d’apparat, devisaient dans la grande salle aux colonnades fines et pures, autour d’un bassin orné de marbres rares et de mosaïques éclatantes.

Les délégués étaient au nombre de quatre. Leur entrée ramena le silence. Chacun observait avec curiosité ces hommes des sables et des montagnes, ces rebelles méprisés et redoutés en même temps, ces représentants de barbares si totalement incapables de comprendre les beautés de la civilisation romaine.

Nullement impressionnés, tête haute, leur visage bronzé et leur barbe noire leur donnant un air plus décidé et plus rude, les délégués s’avancent vers l’empereur.

Tibère leva nonchalamment la main dans leur direction.

-Parlez ! dit-il. Que venez-vous me dire ?

L’un des quatre hommes glissa la main dans sa poitrine, sous la tunique blanche et en tira un message qu’il déplia aussitôt.

-Au nom du peuple numide…commença-t-il.

Tibère sursauta. Ses lourdes paupières se soulevèrent. Ce n’était pas du tout ainsi qu’il avait imaginé cette scène. N’osant pas encore comprendre, il attendait toujours de voir les délégués tomber à genoux, baisser la tête et implorer humblement leur pardon.

-Qu’est-ce qu’ils attendent ? se demanda-t-il avec impatience.

Mais l’orateur poursuivait calmement son discours. Nous voulons des terres, disait-il, les terres qu’on nous a enlevées pour en faire des latifundia ou pour les donner aux colons. Nous voulons qu’on rende aux tribus leurs terrains de parcours. Nous voulons l’affranchissement de tous les Numides réduits à l’esclavage et la liberté pour tous. A cette condition nous sommes prêts à déposer les armes, et même à devenir les amis de Rome et à commercer avec elle. Sinon…

Le porte-parole marqua une pause. Tibère était abasourdi. La colère n’avait pas eu le temps de gagner son cerveau encore enveloppé dans les vapeurs des nectars raffinés de son dernier festin. Dans la salle un silence glacial était tombé.

-Sinon ?...demanda Séjean, le préfet du prétoire, dont les yeux injectés de sang disaient avec éloquence toute la haine qu’il portait à l’Afrique.

-Sinon, reprit le Numide avec le même calme souverain, nous vous ferons une guerre interminable et sans pitié. Nous lutterons de toutes nos forces jusqu’à l’extermination du dernier soldat étranger. Et si nous n’y parvenons  pas nos fils y parviendront pour nous. Et si nos fils n’y parviennent pas nos petits-fils y parviendront pour eux.

Cette fois c’en était trop. Tibère se dressa. Ses yeux glauques s’étaient allumés. Un frémissement de rage faisait trembler les lourdes peaux flasques de ses joues.

-Qu’on les arrête immédiatement et qu’on mette les fers à ces canailles !

« Jamais insulte à l’empereur et au peuple romain, écrit Tacite, n’indigna Tibère comme de voir un déserteur s’ériger en puissance ennemie. Il n’avait pas été donné à Spartacus lui-même d’obtenir un traité qui lui garantie le pardon. Et l’empire, au faite de sa puissance, se rachèterait par la paix et par des concessions de territoires ?... »

-Il fait sévir ! hurla Séjean. Appliquons-leur la loi de majesté !

-Oui, oui ! La loi de majesté ! Vociférèrent les courtisans à qui mieux mieux.

Cette loi était une de celles qui faisaient régner la terreur à Rome. Elle punissait de la peine de mort, sans appel, la moindre offense à la personne de l’empereur. Bien des patriciens, et non des moindres, en avaient déjà subi la rigueur implacable, pour des motifs plus anodins.

-Nous exterminerons ces canailles ! Rugit Tibère. Il n’y aura pour eux ni grâce ni merci.

Le lendemain matin l’empereur en personne se présentait au Sénat. Il commença par donner connaissance à l’Assemblée des dernières lettres qu’il avait reçues d’Afrique, et qui toutes faisaient état d’une reprise des activités militaires.

-Il faut en finir ! commenta-t-il.

Les sénateurs applaudirent. La plupart d’entre eux possédaient dans le pays d’immenses domaines fonciers et d’importants districts miniers et forestiers. Inquiets pour ces propriétés, qui leur rapportaient chaque année des millions, ils étaient prêts à tout pour obtenir au plus vite ce qu’on appelait (déjà) la pacification.

-Envoie de nouveaux renforts, Tibère ! Lança l’un d’eux.

-Désigne un homme à poigne pour les mater ! s’écria un autre.

L’empereur hocha la tête. Il était mieux placé que quiconque pour savoir que la force seule ne résoudrait rien avec ce peuple farouche. De plus il connaissait les possibilités réelles de son armée éparpillée sur un territoire immense.

N’oublions pas dit-il, que les rebelles ne sont qu’une infime minorité. Les Africains nous sont fidèles. Ce que nous voulons ce n’est pas faire la guerre mais protéger les populations royales contre les pillards et les assassins. Je vais désigner du gouvernement de la province un homme fort qui sera en même temps un habile politique, un chef qui saura séparer le bon grain de l’ivraie.

Tibère passa rapidement en revue les candidats possibles. Son choix se porta sur Lépide et Blésus, qu’il fit convoquer aussitôt Lépide, politicien rusé, connaissait la situation réelle de l’Afrique. Peu disposé à tenter l’aventure, il invoqua son état de santé et ses difficultés familiales pour refuser la proposition qui lui était faite. Il ne lui déplaisait d’ailleurs pas que son rival, Janus Blésus, parent du préfet Séjean, mît la main dans le guêpier. Il y laissera inévitablement des plumes, pensait-il à juste raison, et cela ternira son prestige dans le pays.

Quant à Blésus, peu informé, et au demeurant imbu d’un complexe de supériorité à toute épreuve, il ne vit dans le poste qu’on lui offrait que l’occasion de glaner des lauriers faciles et d’arrondir rapidement sa bourse.

Notre véritable ennemi est Tacfarinas, lui dit Tibère. Lui mort, l’agitation s’éteindra vite. Il faut l’abattre ou le capturer coûte que coûte. Tu as pleins pouvoirs. Tu peux promettre l’impunité et même des récompenses à tous les rebelles qui déposeront les armes. Quant à lui. Lui…

-J’en fais mon affaire, répondit Blésus avec suffisance.

-Ménage Juba et les princes de Maurétanie. Ce sont des amis fidèles. Envoie-leur régulièrement des présents et de l’or. Il n’y a rien de tel pour entretenir leur amitié.

Blésus gagna son poste en juillet de l’an 21. La terre africaine l’étourdit d’abord de ses lumineuses couleurs d’été et ses parfums enivrants. Carthage, la capitale, étendait majestueusement devant lui la blancheur muette de ses édifices comme enchâssés dans l’écrin bleu de la mer. Tout alentour les jardins et les olivettes habillaient le sahel de tons verts tendre ou argentés.

Sans perdre de temps avec les nombreux courtisans venus l’attendre au port, il se fit conduire vers son palais. Le lendemain matin, après s’être informé rapidement de la situation, il envoyait un émissaire à Césarée. Sûr de lui, confiant de sa force, il désirait mener les choses tambour battant et demandait au souverain de Maurétanie des corps nouveaux de supplétifs. Juba n’était d’ailleurs pas homme à refuser quoi que ce soit à ses maîtres.

Il promit tous les renforts qu’on lui demandait et le nouveau proconsul, ayant mis ainsi tous les atouts dans son jeu, lança des opérations qu’il pensait décisives.

Mais après quelques mois de combats et d’embuscades, suivis de poursuites épuisantes et inutiles, Blésus se rendit compte qu’il n’était pas plus avancé qu’au moment de son arrivée. La mobilité de son adversaire était déconcertante. Les insurgés se fondaient  littéralement dans la montagne, comme un morceau de sucre dans l’eau, et se reconstituaient le lendemain pour de nouvelles attaques. Dans ces conditions il ne servait à rien de les pourchasser sans cesse d’un point à un autre, comme il le faisait jusque là. Cette vaine poursuite pouvait durer un siècle.

Les rebelles menaient la vire rude et mouvementée de nomades. Se nourrissant frugalement de galettes et de miel ou de dattes, ne transportant que leurs armes et un léger équipement, ils se déplaçaient constamment et n’étaient jamais là où on pensait les trouver. Ou plutôt, renseignés chaque jour par les cavaliers rapides qui sillonnaient les plaines ils n’étaient jamais plus à l’arrivée des troupes romaines. On les perdait alors de vue pendant un certain temps, on les oubliait, on les croyait définitivement enfuis. Et subitement, au moment où on les attendait le moins, ils vous tombaient dessus à l’improviste, faisant pleuvoir leurs fléches sur les soldats empêtrés dans leurs équipements au passage d’un gué, ou gênés dans leurs mouvements dans un défilé de montagne.

Cela ne pouvait plus durer. Les pertes romaines étaient lourdes et Blésus fulminait de colère. Ce qui le mettait hors de lui, c’est que les insurgés semblaient partout chez eux, qu’ils bénéficiaient partout de complicités évidentes : alors que ses soldats, à lui, étaient accueillis avec des regards de haine et une animosité déclarée.

Comment en finir ? Même le million de serterces qu’il avait offert pour la tête de Tacfarinas n’avait donné aucun résultat. Un million. C’était pourtant une somme ! Juste ce qu’il fallait posséder à Rome pour devenir sénateur et accéder aux plus hautes magistratures de l’empire. Et il ne se trouvait personne parmi tous les va-nu-pieds faméliques qui entourent ce Tacfarinas qui veuille gagner tant d’argent ?

Habitué à l’esprit de lucre de l’aristocratie, sachant que chez les gens riches, qu’ils soient romains ou numides, on peut tout acheter avec de l’or, Blésus ne pouvait comprendre que les hommes des tribus, les paysans affamés des steppes soient plus attachés à leurs traditions naturelles de solidarité et de protection mutuelle qu’aux attraits empoisonnés d’une fortune bâtie sur la trahison.

Le proconsul se rappela cependant, pour avoir assisté à la réception rebelle à Rome, l’attachement extraordinaire de ces paysans à la terre. Cette terre qui les faisait vivre et que les Romains leur enlevaient.

-Ils aiment la terre, se dit-il. C’est pour cela qu’ils suivent Tacfarinas. Ils aiment la terre…Mais alors, pourquoi ne pas leur en donner ?

Blésus se rendait compte qu’il débordait en ce moment le cadre de sa mission. Tibère lui avait bien dit de promettre des récompenses à ceux qui se rendraient, mais il n’avait pas parlé de concessions de terres. Comment l’aurait-il fait, du reste, sans remettre en cause les fondements mêmes de la présence romaine ? Mais Blésus n’avait pas le choix. C’était l’échec militaire en perspective, ou d’inévitables concessions.

On ne pouvait détacher de leur chef les compagnons de Tacfarinas sans leur donner quelques-unes de ces terres pour lesquelles ils se battaient. C’était la seule façon de fixer certaines tribus au sol et d’affaiblir ainsi le chef numide.

Au demeurant il n’était pas question de démembrer les latifundia ou les propriétés sénatoriales. Tout au plus s’agissait-il de rendre certains terrains de parcours et de sacrifier quelques colons autant de propriétaires indigènes. Une fois Tacfarinas isolé et battu il serait toujours temps de revenir en arrière et de reprendre les terres concédées. (1)

Content de lui, Blésus eut un rire épais puis sans perdre de temps il appela son état-major et le mit au courant de ses projets. Quelques jours plus tard des émissaires partaient dans toutes les directions. Les informations qu’ils répandirent surprirent la plupart des tribus. Certains chefs, interprétant les propositions romaines comme une concession et la marque d’une volonté de paix, acceptèrent ce qu’on leur offrait. Ayant refusé avec dignité l’or de la trahison ils pensaient pouvoir accepter sans déchoir les terres de la victoire. Confiants, comme tous les hommes sincères et sains, dans la parole de leurs adversaires, ils abandonnèrent les maquis et se remirent au travail des champs.

C’est le moment qu’attendait Blésus pour frapper un grand coup. Rassemblant aussitôt toutes les forces militaires disponibles dans le pays il les dirigea vers le sud. Il voulait investir complètement la région des Aurès Nementcha, l’isoler du reste du pays et la passer au peigne fin.

Trois groupes d’armées furent constitués. Le premier à l’est, dans le sud tunisien sous le commandement du légat Cornélius Scipion il devait couper toute liaison des insurgés avec les tribus de Libye et notamment avec les Garamantes. Le second à l’ouest, dans la région de Belezma, était commandé par le fils du proconsul et devait couper le bastion aurassien de toutes relations avec le nord-constantinois et la Maurétanie. Le dernier corps d’armée, appuyé sur la III ème légion, était commandé par Blésus lui-même, installé au quartier général de Tébessa.

Avançant simultanément en direction des montagnes les trois armées réalisèrent rapidement leur jonction et installèrent un peu partout des postes et des fortins destinés à quadriller le territoire encerclé. Les légions furent à leur tour divisées en détachements, sous la direction d’officiers et de centurions d’élite, habitués à la guerre de partisans. A chaque détachement fut adjoint un corps auxiliaire, espèce de goum composé de miliciens numides habiles à courir la montagne.

Une fois tout ce dispositif mis en place les opérations proprement dites commencèrent. Toute la région fut méthodiquement fouillée. Des commandos légers, formés par moitié de Romains et de Numides, parcouraient la montagne en tous sens, terrorisant la population des tribus, abattant les individus isolés, pourchassant les petits groupes de partisans. Tortures, destructions des troupeaux et des récoltes, incendies de villages se succédaient sans arrêt. L’armée romaine pacifiait.

Nul historien n’a laissé de détails sur ces opérations sanglantes, mais on imagine sans peine les spectacles atroces et les scènes d’horreur qui ont dû les marquer. En quelques mois les tribus rebelles furent exterminées. De nombreux combattants, parmi lesquels le frère de Tacfarinas tombèrent ou furent faits prisonniers.

Enfin, quand revint la saison des pluies, en novembre de l’an 22 Blésus rappela ses hommes ivres de fureur et de sang et les installa pour l’hiver dans ses camps fortifiés. La montagne alentour n’était plus qu’un immense charnier. Fièrement le proconsul pouvait annoncer à Rome que l’ordre régnait enfin en Numidie.

Certes Tacfarinas lui-même n’avait pas été retrouvé. Mais on supposait son cadavre tombé dans un ravin ou brûlé dans un incendie. Et de toutes façons, même s’il avait survécu, ce qui semblait improbable, que pourrait-il faire désormais, traqué comme un loup dans une forêt déserte ? Qui accepterait encore le suivre après la sainte terreur répandue si largement par les légions ?

-Ils ne se relèveront plus avant des siècles ! disait-on à Rome avec une assurance satisfaite.

Et le vainqueur reçut à son tour les honneurs du triomphe.

Mais moins d’un an après la guerre se rallumait encore dans toute la Numidie.

 

  1.  D’après Wilmanns, cité par R. Cagnat dans « L’armée romaine d’Afrique » (p.18) d’importantes concessions de terres auraient été effectivement accordées. L’auteur cite ainsi l’exemple d’une fraction musulame dont les territoires s’étendaient aux environs du saltus Beguensis, entre Haidra et Sbeitla et qui seraient d’anciens partisans de Tacfarinas bénéficiaires de ces distributions. « On aurait été contraint de leur accorder ce qu’ils demandaient par la bouche de leur chef au début de la campagne et qui leur avait été d’abord refusé ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 CHAPITRE VIII

 

 

    Cette fois l’insurrection s’était déplacée vers l’ouest et embrasait au départ les flancs sud du Djurdjura, en plein territoire maurétanien. Abandonnant les montagnes musulames et les steppes pré-sahariennes infestées de troupes et recouvertes de fortifications, Tacfarinas plus vivant que jamais surgissait à nouveau là où on l’attendait le moins dans une région restée jusqu’alors relativement calme en dehors de quelques incursions épisodiques de Mazippa.

On imagine sans peine la stupéfaction des Romains. Le Sénat était à nouveau désemparé. Et comme il fallait bien trouver des explications à ce phénomène inexplicable on chercha toutes sortes de raisons et on incrimina même les insuffisances des chefs militaires.

« Nos généraux, dit Tacite, quand ils pensent en avoir assez fait pour mériter les honneurs du triomphe, abandonnent l’ennemi. Déjà trois statues couronnées s’élèvent dans Rome : celle de Furius Camillus, celle d’Appronius et celle de Janius Blésus. Et pourtant Tacfarinas met encore l’Afrique sens dessus dessous. »

La situation était d’autant plus grave que l’empire, aux prises avec des insurrections populaires dans certaines provinces d’Europe et d’Asie, était contraint au même moment de faire face sur plusieurs fronts. Déjà la IXme légion d’Espagne avait été rapatriée, ce qui dégarnissait les garnisons du sud-est.

Tacfarinas comprit immédiatement le parti qu’on pouvait tirer de cette situation. Peut-être n’avait-il jamais entendu parler nommément d’Arminis, le grand chef germain, ni de Galgacus, l’insurgé breton, ni des autres dirigeants révolutionnaires de son temps. Mais il savait certainement que des hommes, mûs par les mêmes mobiles que lui-même, se dressaient partout à travers le monde contre la férocité romaine. Et il éprouvait sans doute une sympathie instinctive pour ces hommes qu’il devait considérer comme des alliés, des frères de lutte auxquels les Numides étaient unis par les liens vivants d’une solidarité naturelle de tous les exploités, quelle que soit leur race, contre tous les exploiteurs, quelle que soit leur nationalité. (1)

  • Nous ne sommes pas seuls, dit-il à ses compagnons. Tous les peuples de l’empire romain se dressent contre la domination et l’esclavage. L’ennemi est assailli de toutes parts. Déjà il est obligé de rappeler des soldats pour les envoyer sur d’autres fronts. Redoublons d’efforts. Ne lui laissons pas de répit. La cause de la liberté triomphera.

Ces paroles furent rapidement transmises à travers le pays. Vibrants d’enthousiasme, galvanisés par la foi, à peine marqués par les chefs numides rayonnaient d’une énergie extraordinaire était reconstituée.

Sur ces entrefaîtes le roi Juba mourut  laissant le trône à son fils Ptolémée, homme insipide et sans autorité. Incapable d’assurer le gouvernement du pays, préoccupé avant tout de luxe et de jouissance, le jeune prince abandonna le pouvoir réel à des esclaves affranchis, ce qui acheva de le discréditer auprès des tribus restées fidèles. Et des milliers de combattants « maurétaniens » se joignirent à leurs frères de l’est.

A la tête de forces immenses Tacfarinas attaqua aussitôt la grande place militaire d’Auzia (Aumale-Sour el gouzelane). Malgré l’importance de ses fortifications et de sa garnison la ville tomba après quelques semaines de siège.

-Il faut la détruite ! dit Tacfarinas.

La haine du chef numide pour les villes n’avait d’égale que sa haine pour Rome.

Celle-ci était du reste une conséquence de celle-là. La ville avait surgi comme un corps étranger sur la terre africaine. En dehors de Cirta et des comptoirs côtiers les populations numides ne connaissent en effet que les gros villages des paysans ou les petites agglomérations des pasteurs. La vie y était libre et calme, les traditions communautaires vivaces. Tous les hommes étaient frères et se partageaient équitablement les fruits de leur travail. Le fort défendait le faible.

Rien de tel dans le grand centre urbain, cet abcès incrusté dans la chair du pays, résidence des militaires, des spéculateurs, des propriétaires, des percepteurs, siège des casernes et des prisons, asile des riches, lieu de perdition et d’orgies. Là il n’est guère question de protéger le faible mais au contraire de l’écraser ; il n’est pas question de défendre le pauvre, mais de le pressurer davantage. L’homme n’est plus le frère de l’homme mais son esclave ou son maître, un étranger hostile, un loup avide et toujours aux aguets, prêt à bondir sur la proie à dévorer ou à être dévoré.

La justice n’est plus la loi  suprême mais l’or, l’or tout-puissant capable d’acheter ou de vendre n’importe quoi, l’or qui pervertit et corrompt tout ce qu’il touche, l’or générateur du luxe qui amollit les hommes et les habitue à se soumette.

«  La ville transforme l’âme de nos compatriotes, disait dans d’autres circonstances le chef breton Galgacus. Elle les accoutume graduellement à l’esclavage. » (2)

Sans aller jusque là Tacfarinas n’en rêvait pas moins de détruire ces remparts arrogants qui gênaient la libre course des cavaliers numides dans la steppe, et d’où sortaient les lourdes cohortes lancées à leur poursuite. Il ne voyait pas, il ne pouvait pas voir encore dans la cité d’aujourd’hui le noyau des civilisations à venir, le germe de l’essor économique futur, des techniques nouvelles et du progrès. Pour l’instant la ville n’était que la base de l’ennemi, un ensemble d’édifices symbolisant un régime d’oppression où s’abîmaient les forces des Numides, ou s’engouffraient leurs biens.

  • Il faut détruire Auzia, répéta-t-il ; ne pas en laisser pierre sur pierre.

 

Et Auzia fut détruite et incendiée.

Plus haut vers le nord, à l’entrée de la vallée de la Soummam, s’élevaient d’autres murailles : celles de Thubusque, ville de colonisation bâtie sur les rives du Nasavath (oued Sahel) et peuplée de vétérans de la VII légion. Les insurgés décidèrent de l’attaquer à son tour.

Remontant à travers un massif montagneux recouvert de forêts denses ils virent bientôt s’élever devant eux les pentes verdoyantes de la vallée. La rivière aux reflets gris d’argent serpentait au milieu d’une végétation luxuriante. Aussi loin que portaient les yeux ce n’étaient que champs de blé et d’orge ondoyant au moindre souffle, jardins et vergers aux arbres chargés de fruits.

Tacfarinas soupira. Ces images fraîches et douces avaient de quoi émouvoir son cœur de soldat paysan. Qu’il devait faire bon vivre à l’ombre des oliviers, sous les amandiers en fleurs, près de ces ruisseaux dont le murmure seul suffisait à rafraîchir sa gorge desséchée par la poussière des steppes. Et la terre, cette terre grasse d’alluvions, charriée des flancs de toutes les montagnes du voisinage, qu’elle devait être généreuse. Sans doute donnait-elle cent fois au moins la quantité de grains qu’on lui confiait en dépôt. (3)

Il se baissa pour en ramasser religieusement une motte. A quoi pensait-il en cet instant ? A sa maison abandonnée ? A sa femme laissée dans un lointain campement et donc il ne savait même pas si elle vivait encore ? A ses enfants qui l’avaient suivi fidèlement et qui se battaient aujourd’hui encore à ses côtés ? A l’avenir de son pays ? A sa patrie sous le joug, image encore confuse mais si intensément présente ? Un flot tumultueux de sentiments et d’idées l’envahissait. Il respira profondément, emplissant ses poumons d’air pur et ses yeux d’images apaisantes.

Loin sur une colline il remarqua alors les contours géométriques de Thubusque, agglomérat de petits cubes blancs posé comme une verrue blafarde sur le sombre décor des montagnes. Plus près, dans les champs qui entouraient la ville, de petits points noirs se mouvaient avec obstination. Il devina que c’étaient des esclaves et son cœur se mit à battre plus fort.

  • Ce soir vous serez libres, frères ! dit-il en serrant le poing.

 

Le soleil était encore haut sur l’horizon. Il donna l’ordre d’avancer sous le couvert des arbres, vite, très vite, en direction de la cité. Les chevaux des cavaliers furent détachés et laissés dans une prairie sous la garde de quelques soldats. L’opération exigeait de la rapidité et du silence. Il fallait fondre sur les Romains à l’improviste.

Quand le soir tomba les insurgés étaient parvenus sans attirer l’attention au pied des collines fortifiées de Thubusque…Se dissimulant dans les vergers, rampant dans les fossés, ils encerclèrent rapidement la ville contrôlant ainsi les trois routes qui, des divers points de la vallée, allaient ramener dans quelques instants les troupes misérables des Numides réduits à l’esclavage, sous la surveillance de leurs gardes.

On les entendait déjà. On percevait dans la douceur envoûtante et quiète du soir tombant, le bruit saccadé de leur marche, leur pas pénible et lourd. Bientôt ils apparurent, en rangs haillonneux, avançant deux par deux leurs yeux grands ouverts fixant comme un vide désespéré, pleins de toute la tristesse du monde.

Pour eux une journée était finie, sans rien avoir apporté d’autre que la douleur, la douleur, la douleur…La douleur des chaînes rivées à leurs pieds. La douleur des coups de fouet cinglant leurs épaules nues. Cette nuit ils allaient s’abattre dans un sommeil sans espoir après avoir mangé leur galette d’orge. Et demain une journée nouvelle recommencerait sans rien apporter d’autre que la douleur, la douleur, la douleur…La peine et la douleur.

Ils étaient arrivés maintenant à la hauteur des insurgés, toujours tapis sous le couvert des arbres. On voyait nettement des outils et des paniers chargés de produits sur leur dos voûté. Les hommes des premiers rangs avaient les chevilles cerclées de chaînes. Punition sans doute, pour réprimer un sursaut de révolte. Le claquement du fouet des gardes déchirait sèchement, à intervalles réguliers, la tranquillité du soir. Et derrière, à quelques pas, un manipule romain fermait la marche.

  • Liberté !

Le cri rauque avait jaillit au même instant de centaines de poitrines. Tacfarinas et ses hommes bondissaient sur la route, brandissait leurs lances ou leurs épées, encerclant en un clin d’œil les soldats romains. Mais le manipule, toujours sur le qui-vive, s’étaient déjà replié comme un hérisson, formant un cercle protégé de solides boucliers d’où ne sortaient, de place en place, que les pointes acérées des longues lances de combat.

Habitués à cette tactique les Numides réagissaient habilement, utilisant des méthodes simples expérimentées au long de plusieurs années de guerre. Au lieu de se ruer en désordre sur le mur de fer ils reculaient au contraire de quelques mètres et, ramassant les grosses pierres du chemin, en bombardaient vigoureusement leurs adversaires. Les pierres s’écrasaient avec de gros « floc » sur les casques d’acier, faisant refluer les Romains. La ligne des boucliers s’enfonçait et se relevait en désordre.

Les esclaves, d’abord hagards et presque indifférents, avaient soudainement compris. Ce fut comme un souffle de tempête. Nul n’aurait pu imaginer une telle force dans ces bras décharnés et ces corps squelettiques. En un clin d’œil les gardes, qui fuyaient à toutes jambes en direction de la ville, furent rattrapés et terrassés. Les fouets, arrachés brutalement de leurs mains tremblantes, s’abattirent avec force sur eux. Secoués par une explosion de haine irrépressible les esclaves frappaient, zébrant la peau grasse de leurs tortionnaires de longues rayures bleuâtres et leur arrachant des hurlements d’effroi.

Pas un romain n’échappa ce soir là au massacre. Leurs armes, leurs casques et leurs vêtements, soigneusement récupérés, servirent à équiper aussitôt une bonne partie des cent cinquante esclaves libérés qui se joignirent alors à l’armée de Tacfarinas.

 Pendant ce temps dans la ville la rumeur confuse du combat avait jeté l’alarme. Les lourdes portes s’étaient refermées, des torches s’étaient allumées et, du haut des remparts, les soldats de la garnison et les municipes scrutaient avec inquiétude les ténèbres environnantes.

 

    Ce n’est pas tant qu’ils craignaient un assaut : l’agglomération était défendue par des fortifications quasiment imprenables. Elle disposait en outre de stocks importants de céréales et était donc en mesure de soutenir un siège très long. Mais la réputation des rebelles les emplissait par avance d’appréhension. Ils avaient tellement entendu raconter de légendes, vraies ou fausses, sur leur compte, qu’ils leur prêtaient naïvement maintenant des capacités extraordinaires, des vertus magiques. Qui sait ce dont ils étaient capables ? Peut-être les murs, malgré leur épaisseur, ne seraient d’aucune efficacité devant eux ?

 

Le lever du jour dissipa un peu leurs craintes. Voyant tout autour de la ville les bivouacs des Numides, ils comprirent qu’ils allaient avoir à soutenir un siège régulier et reprirent progressivement confiance.

Les vieux soldats qui formaient la majorité de la population urbaine organisèrent la résistance, sous la direction du vétéran Rufus Flavius.

 Ils savaient que des renforts ne pouvaient manquer de leur être envoyés et désiraient tenir le plus longtemps possible.

 

De fait, l’état-major romain prenait dans le même temps à Carthage toutes les dispositions nécessaires. Un nouveau proconsul, l’ancien légat d’Illyrie Cornélius Dolabella, venait d’être investi de l’autorité suprême. Il arrivait de Rome avec des instructions précises : détruire l’insurrection à n’importe quel prix.  

 

Sa tâche semblait plus rude que celle de ses prédécesseurs. La révolte s’était étendue à de nouveaux territoires. Non seulement de toutes les régions de Numidie, mais aussi des pays voisins, par exemple du territoire des Garamantes resté jusque-là dans une neutralité bienveillante, des volontaires accouraient se joindre aux combattants.

Cependant le nouveau proconsul bénéficiait de toutes les expériences du passé. Et il sut en tirer profit. Au lieu d’éparpiller ses forces, comme ses prédécesseurs, il rassembla au contraire tous les éléments dont il pouvait disposer, y compris les auxiliaires restés fidèles à Ptolémée, et avança à marches forcées sur Thubusque.

Informés de son arrivée les Numides préférèrent éviter le combat et levèrent aussitôt le siège pour se replier selon leurs habitudes vers les contreforts de l’Atlas saharien. Dolabella avait frappé dans le vide. Mais il ne se découragea pas. Energique et résolu, comprenant que s’il laissait ses adversaires libres de leurs mouvements il ne les rattraperait plus jamais et perdrait ainsi définitivement toutes ses chances de victoire, il décida de jouer le tout pour le tout et de s’installer sur place.

 

Fébrilement il fit fortifier tous les postes militaires, rappela des garnisons cantonnées dans le nord, au risque de perdre ainsi des cités importantes et, déployant toutes ses troupes en éventail, avança vers le sud. L’armée fut divisée en quatre colonnes, dirigées chacune par un légat ou un tribun, chaque colonne étant divisée à son tour en détachements plus légers.

 

 Les troupes romaines ainsi organisées avançaient rapidement, détruisant tout sur leur passage. Des tribus de la région ayant protesté contre les déprédations que subissaient leurs récoltes, Dolabella les fit punir sans pitié, décidant l’exécution immédiate de tous leurs chefs sous prétexte de complot et de rébellion.

 

    Pendant ce temps Tacfarinas avait rejoint la région d’Auzia. Dans ce site montagneux, couverts de forêts denses, il pensait être à l’abri des surprises. Il ne lui venait pas du tout à l’esprit que l’armée romaine pouvait le poursuivre jusque-là. Confiant en ses forces, il envoya même plusieurs détachements à l’est et à l’ouest reconnaître le terrain et préparer  de nouvelles attaques. Resté seul avec un groupe de cavaliers, il s’était alors installé pour la nuit dans une clairière retirée.

 

    Mais la mort rôdait cette nuit-là dans la forêt. Les premières colonnes romaines avaient atteint le bois. Guidés par quelques numides, renégats promus au rang d’officiers pour prix de leur trahison, les légionnaires avançaient en silence, encerclant méthodiquement la région, pénétrant peu à peu sous le couvert des arbres. En vain les chevaux des insurgés firent-ils entendre leurs hennissements inquiets. Autour du brasier qui achevait de se consumer dans l’ombre, Tacfarinas et ses hommes fatigués par les longues courses de la journée, dormaient d’un sommeil de plomb.

 

    Ils ne s’éveillèrent qu’aux premiers cris de leurs compagnons égorgés ou transpercés par les lances. Immédiatement debout, regroupés autour de leur chef, ils ripostèrent avec un courage admirable, faisant reculer les premiers assaillants, mais se heurtant de toutes parts à de nouveaux assauts. Ce fut une mêlée terrible dans les ténèbres. La bataille impitoyable et sauvage, dura jusqu’au matin.

 

    Une dernière fois Tacfarinas put voir le ciel bleu de son pays embelli par l’aurore. Il n’éprouvait ni amertume ni regret. Ses derniers compagnons tombaient autour de lui. Son fils aîné, dernier rempart, venait de s’effondrer à son tour sous la lance d’un légionnaire.

 

-   Un million de sesterces ! Un million de sesterces ! répétait à tue-tête Dolabella, venu en personne encourager ses troupes dans cette ultime rencontre.   

 

-Venez les gagner ! répondit Tacfarinas en s’élançant le glaive haut en direction de son adversaire.

 

    Mais le  proconsul était trop loin, protégé par un épais rideau de gardes.

 

    Le chef numide s’ouvrit un chemin à coup de glaive. Mais le cercle compact se referma sur lui. Il se mit à frapper avec une force décuplée par la haine, cherchant à entraîner dans sa mort le maximum de Romains. Il ne voulait à aucun prix tomber vivant aux mains de ses ennemis. Et longtemps encore couvert de blessures, perdant son sang, il frappa, frappa, force redoutable, dressé comme la vivante émanation de cette terre invincible qui l’avait enfanté et qui allait enfanter encore, après lui, de nouvelles générations de combattants intrépides et de héros.

 

 

 

 

  1. Il est à souligner que les insurgés attaquaient indifféremment les propriétés romaines et les domaines des riches numides, ce qui confirme le caractère de classe de la révolte.
  2. Cité par P.GRIMAL : les villes romaines (P.U).F.p.6
  3. Un contemporain digne de foi parle même, pour certaines régions, de 150 pour 1 (voir A.SCHULTEN l’Afrique romaine ; traduction du Dr. FLORANCE).

 

CHAPITRE  IX

 

 

  Est-il nécessaire d’ajouter maintenant un commentaire au récit qu’on vient de lire ? Tout y est rigoureusement authentique. La mort même de Tacfarinas n’est que la transcription de faits d’histoire et n’a subi en aucune façon les altérations, qui seraient pourtant  compréhensibles, de la légende. (1)

    Que des auteurs comme Tacite s’acharnent, après tout cela, à présenter Tacfarinas comme un vulgaire aventurier, un brigand préoccupé par le vol et le butin, il n’y a rien là que de très naturel. Les combattants de l’ALN n’étaient pas traités différemment  par la majeure partie des auteurs français au moment de la guerre. Et les historiens romains présentent cette caractéristique supplémentaire d’avoir été, en règle générale, directement associés à l’exploitation coloniale. Ce qui fait douter de l’objectivité de leurs jugements et de leurs relations historiques. (2)

    Mais que des chercheurs sérieux, jugeant avec le recul du temps, sur la base de critères scientifiques, persistent aujourd’hui encore à déformer les faits, voilà qui jette un jour cru sur la prétendue objectivité des historiens européens. Passe encore  qu’un  E. F. Gauthier, idéologue avoué de la colonisation, supprime d’un trait de plume les longs siècles de résistance du Maghreb à la domination romaine. En falsifiant l’histoire il ne recherche qu’à  justifier les entreprises de conquête. Mais qu’un  R. Cagnat, dont on se plaît d’ordinaire à reconnaître l’impartialité, nie le caractère national de la lutte de Tacfarinas, voilà qui est plus difficile à admettre.

     « Ils ne faisaient pas la guerre, écrit-il, pour reconquérir ou défendre leur indépendance. »

    Mais alors, c’était pour défendre quoi ?

    La terre, répond-il. La terre seule : « Ils entendaient seulement ne pas être exclus à jamais, par les nouveaux maîtres du pays, des plaines fertiles, où ils avaient coutume chaque année à une certaine saison de chercher leurs nourriture et celle de leurs troupeaux. »

    Ce que Cagnat ne voit pas, ou se refuse à voir, c’est que la lutte pour la terre se confond précisément avec la lutte pour l’indépendance. » (3)

    En admettant même que les insurgés numides n’eussent guère eu de préoccupations nationales précises (ce qui serait d’ailleurs à démontrer) il reste que la lutte pour « les plaines fertiles » s’identifiait totalement à leur lutte contre Rome. On ne pouvait mener l’une sans mener l’autre par la même occasion. Et il ne venait certainement pas à l’esprit des Numides de séparer les latifundia, qui suscitaient leur haine, des colons qui les exploitaient.    

   C’est en ce sens que la guerre de Tacfarinas, guerre sociale par excellence, s’est élevée au niveau d’une guerre de libération. En défendant leurs revendications naturelles, les paysans pauvres et les esclaves se sont montrés les défenseurs les plus conséquents de la nation. Mérite d’autant plus grand, à l’échelle de l’histoire, que les classes dirigeantes trahissaient au même moment les intérêts nationaux et collaboraient ouvertement avec les occupants.

    Certains auteurs européens, bien que n’ayant pas de sympathies particulières pour la cause Africaine, contribuent fort heureusement à rétablir la vérité.

    Ainsi Ch. A. Julien, après avoir noté que Tacfarinas devait discipliner et organiser « la cohue anarchique des tribus», constate que dans la mesure où il y a réussi « ce ne fut point un simple aventurier mais un chef d’envergure » (4).

    Pour Louis Lacroix, « l’insurrection de Tacfarinas avait pour but de briser le joug de Rome » (5). Ce qui élève le sens de son combat et fait justice des interprétations limitatives de Cagnat.

    De même, pour Azéma de Montgravier, Tacfarinas est, après Jugurtha le plus illustre défenseur de la nationalité africaine…digne de servir de modèle aux défenseurs à venir de la liberté indigène ». (6)

    Enfin, pour L. Cantarelli, « la guerre de Tacfarinas n’était pas seulement une révolte de voleurs nomades, comme le veut Toutain, mais un soulèvement des autochtones accourus à l’appel de cet audacieux condottière que Mommsen qualifie du nom de « Arminius africain ». (7)

    Il est donc normal, il est juste, il est indispensable que soit rendu aujourd’hui, à Tacfarinas, fils authentique et méconnu de la terre algérienne, l’hommage dû à tous ceux qui ont contribué par leur sang à forger l’unité et la grandeur de la patrie.

 

  1. Voici du reste, à titre d’exemple, comment Louis Lacroix, citant Tacite, raconte la fin glorieuse du grand chef numide :

Les Romains attaquent les Berbères endormis qui n’avaient rien prévu et les égorgent comme des troupeaux. Ils s’enivraient de vengeance et de sang. On fit dire dans les rangs de s’attacher à Tacfarinas, connu de tous après tant de combats le Numide voyant ses gardes renversés, son fils prisonnier, se précipite au milieu des traits et se dérobe à la captivité par une mort qu’il fit payer cher…Ainsi périt Tacfarinas lutte glorieuse contre Rome. (Extrait de Numidie- Maurétanie. Ouv. Cité)

 

  1.  Signalons que l’un des premiers gouverneurs de l’Africa fut l’historien Salluste, dont les hautes préoccupations intellectuelles s’accommodaient fort bien avec le pillage du pays, ce qui fait dire de lui à P. Jalabert dans son Histoire de l’Afrique du Nord ;

« Salluste eut pour souci de prélever une immense fortune. A tel point qu’à Rome, pourtant habituée à ce genre de prévarications, le scandale fut éclatant. »

    3 – la lutte pour l’égalité sociale fait partie intégrante de la lutte pour la liberté, constate la Charte d’Alger qui note, à propos de la période romaine, que  « l’imbrication de la résistance à l’agression et des luttes sociales culminait dans d’imposantes révoltes rurales à caractère égalitaristes » (p. 10)

4-Histoire de l’Afrique  du Nord. T.I, p. 129.

5-Extrait de Numidie –Maurétanie. Ouv. Cité

6- L’invasion de l’Afrique septentrionale par les Romains. Ouv. Cité p.

7- En l’an 9 après J.-C, Arminius, chef des tribus chérusques, avait écrasé le légat Varus et ses trois légions dans la forêt de Teutobourg, contraignant ainsi Auguste à renoncer à la conquête de la Germanie et à fixer le Rhin frontière de l’empire.

8- Tacfarinas, Ouv. Cité p. 19.

 

 

 

Bibliographie

Des principaux ouvrages cités

 

 

L. Bertrand : Le livre de la Méditerranée.

G. Boissière : esquisse d’une histoire de la conquête romaine.

R. Cagnat : L’armée romaine d’Afrique.

L. Cantarelli : Tacfarinatate.

Charte d’Alger

F. Engels : l’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat.

C. Godechot : Etude sur la colonisation romaine en Afrique.

P. Grimal : Les villes romaines.

                  Le siècle d’Auguste. (P.U.F)

P. Jalabert : Histoire de l’Afrique du Nord.

  • Satures.

L. Lacroix : Numidie-Maurétanie.

J. P. Levy : L’économie antique. (P.U.F)

A. de Montgravier : L’invasion de l’Afrique Septentrionale par les Romains.

Pallu de Lessert : fastes des provinces Africaines.

  • La guerre de Jugurtha.
  1. Schulten : L’Afrique Romaine (traduction du Dr Florance)

    Tacite : Annales.

    Tissot : Fastes des provinces Africaines.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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yahiaoui 17/11/2016 13:43

Que disent les manuels scolaires Algériens sur la lutte de Tacfarinas?

Polygone étoilé 17/11/2016 22:05

Ils ont gommé notre Histoire pour faire du revisionnisme une science.